Par Dr Harrisson Ernest
24 juillet 2026
Le retour en Haïti de l’ancien Président Michel Joseph Martelly n’est pas un simple fait divers politique. Il s’agit d’un événement capital dont la portée dépasse largement la personne de l’ancien Chef de l’État. Dans un pays où chaque mouvement d’un acteur politique majeur ravive les passions, les espoirs et les inquiétudes, ce retour agit comme un révélateur des profondes fractures, de multiples déficits de compréhension de la sociologie haïtienne, mais aussi des immenses défis auxquels la République est confrontée.
Depuis plusieurs années, Haïti traverse l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine. L’effondrement progressif des institutions publiques, l’expansion des groupes armés, la fragilisation de l’autorité de l’État, la méfiance généralisée envers la classe politique, le renforcement des clivages, et l’exode massif des citoyens ont profondément transformé le paysage national. Dans ce contexte, le retour d’un ancien Président ne peut être interprété uniquement comme le déplacement d’un individu. Il devient un fait politique, institutionnel et symbolique de grandes portées.
Les réactions suscitées par ce retour illustrent d’ailleurs, sans grande surprise, une certaine polarisation de la société haïtienne. Pour certains, Michel Joseph Martelly demeure un dirigeant qui a marqué son époque par de grands projets d’infrastructures, des investissements dans certains secteurs et une volonté affichée de modernisation. Pour d’autres, son nom reste associé à des controverses, à des accusations de mauvaise gouvernance et aux difficultés institutionnelles qui ont marqué les années ayant suivi son mandat. Qu’est-ce qui se cache concrètement comme intérêts derrière de telles expressions ou positions? Ce qui est sûr, entre ces deux lectures se trouve une majorité silencieuse, davantage préoccupée par la sécurité quotidienne, le coût de la vie, l’avenir de ses enfants et la survie même de l’État.
C’est précisément cette troisième voix qui mérite aujourd’hui d’être entendue davantage.
Une démocratie mature ne demande pas à ses citoyens de choisir entre l’admiration et le rejet systématique. Elle leur demande d’analyser les faits, d’interroger les institutions et de défendre les principes de l’État de droit. Le retour d’un ancien Président ne devrait donc pas être l’occasion de raviver les divisions, mais plutôt celle de mesurer la capacité des institutions haïtiennes à fonctionner avec indépendance, impartialité et respect des garanties fondamentales.
La véritable question n’est pas de savoir si Michel Joseph Martelly est populaire ou impopulaire. Elle est de déterminer si les institutions de la République sont capables de traiter toute personnalité politique, quelle que soit son influence, conformément aux exigences de la Constitution et des lois de la République. C’est à ce niveau que se joue la crédibilité de l’État haïtien.
Cet événement soulève également une autre interrogation fondamentale : quelle culture politique voulons-nous construire en Haïti ? Depuis plusieurs décennies, la vie politique nationale semble prisonnière d’une logique où les individus prennent le pas sur les institutions. Chaque retour, chaque départ, chaque nomination ou chaque crise devient un affrontement entre camps opposés, au détriment d’un débat de fond sur les politiques publiques, la gouvernance et le développement national.
Or, aucune nation ne peut bâtir une démocratie solide si son avenir dépend uniquement des personnalités qui occupent ou quittent le pouvoir. Les États durables reposent sur des institutions fortes, une justice crédible, une administration professionnelle et une citoyenneté responsable.
Le retour de Michel Joseph Martelly invite également la diaspora haïtienne à une réflexion lucide. Depuis des années, celle-ci joue un rôle majeur dans le soutien économique, social et politique du pays. Pourtant, elle demeure souvent traversée par les mêmes clivages que ceux observés en Haïti. Les réseaux sociaux amplifient parfois les réactions émotionnelles au détriment d’une analyse rigoureuse. Ce moment devrait au contraire encourager un débat fondé sur les faits, le droit et l’intérêt supérieur de la Nation.
La communauté internationale, quant à elle, observe avec attention cette évolution. Les partenaires d’Haïti savent que la stabilité politique, la crédibilité des institutions et la lutte contre l’impunité constituent des conditions essentielles au redressement du pays. Le traitement réservé à cet événement sera donc interprété comme un indicateur de la capacité des institutions haïtiennes à fonctionner de manière autonome et conforme aux principes démocratiques.
Mais au-delà de toutes ces considérations, le véritable enjeu demeure l’avenir d’Haïti.
Le retour d’un ancien Président ne résoudra ni la crise sécuritaire, ni les difficultés économiques, ni les défis de la gouvernance. Il ne remplacera pas les réformes indispensables de la justice, de l’administration publique, de l’éducation ou de la sécurité. En revanche, il offre une occasion de poser les bonnes questions : où en sommes-nous aujourd’hui comme Nation ? Avons-nous appris des erreurs du passé ? Sommes-nous prêts à construire des institutions plus fortes que les hommes qui les dirigent ?
C’est à ces questions que ce dossier tentera d’apporter des éléments de réflexion.
Car au fond, le sujet n’est pas uniquement Michel Joseph Martelly.
Le sujet, c’est Haïti.
Une Haïti qui cherche encore son équilibre entre mémoire et avenir, entre justice et réconciliation, entre la sécurité et la paix, entre passions politiques et responsabilité citoyenne. Une Haïti qui ne pourra retrouver le chemin de la stabilité qu’en plaçant les institutions au-dessus des individus, le droit au-dessus des intérêts particuliers et l’intérêt national au-dessus des rivalités partisanes.
Le retour de l’ancien Président Michel Joseph Martelly n’est donc pas une conclusion.
Il est le début d’une nouvelle séquence politique dont l’issue dépendra moins des ambitions des acteurs que de la maturité des institutions et de la vigilance des citoyens.
C’est précisément ce que révèle l’Haïti d’aujourd’hui.
Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH) –
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Ancien présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR – Médecin, psychiatre, communicateur social, juriste, et Recovey Coach




