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Haïti: quand le mensonge devient système. Entre propagande, culte de personnalité et illusion de toute-puissance

Port-au-Prince — 12 mai 2026

Par Dr Harrisson Ernest

Depuis plus de quinze ans, Haïti semble enfermée dans une spirale où le mensonge n’est plus simplement une déviation morale, mais une véritable méthode de fonctionnement politique et social. Dans cette République fragilisée par les crises, certains acteurs publics se construisent désormais une image quasi mystique de puissance, multipliant déclarations spectaculaires, récits héroïques et mises en scène médiatiques.

Le phénomène n’épargne personne : leaders politiques, influenceurs, militants, pseudo-analystes, figures médiatiques improvisées. Tous veulent apparaître comme incontournables dans un pays où les institutions, elles, s’effondrent chaque jour davantage.

Parmi les noms qui alimentent régulièrement les débats figurent ceux de Rudy Thomas Sanon, Theriel Thélus, John Colem Morvan, Assad Volcy…tous devenus pour certains un symbole de cette époque dominée par la confusion, l’exagération et les récits contradictoires. Entre interventions fracassantes, déclarations controversées et perception publique divisée, leurs cas illustrent une réalité plus large : la montée d’une culture de l’auto-proclamation dans l’espace public haïtien.

La fabrication des hommes “providentiels”

Dans une société traumatisée par l’insécurité, la pauvreté et l’effondrement de l’État, plusieurs figures publiques exploitent le désespoir collectif pour se présenter comme détenteurs d’informations exclusives, de solutions miraculeuses ou d’une influence supposément illimitée.

La stratégie est souvent identique :

  • créer le choc médiatique ;
  • dominer les réseaux sociaux ;
  • alimenter la peur ;
  • entretenir le mystère ;
  • se présenter comme victime ou héros.

À force de répétitions, certains finissent par bâtir autour d’eux une véritable machine narrative vertigineuse où la frontière entre réalité et fiction devient presque invisible.

Le mensonge comme instrument de pouvoir

Le plus inquiétant n’est pas le mensonge lui-même.
Le plus inquiétant est sa normalisation.

En Haïti, des promesses jamais tenues deviennent des traditions politiques. Des accusations graves circulent sans preuves. Des alliances se construisent sur des manipulations émotionnelles. Des discours contradictoires sont recyclés sans conséquences.

Le résultat est catastrophique :

  • la population ne sait plus à qui croire ;
  • les institutions perdent toute crédibilité ;
  • les rumeurs remplacent les faits ;
  • les émotions remplacent les analyses.

Dans cet environnement, celui qui parle le plus fort finit souvent par sembler le plus puissant.

Une société épuisée par la confusion

La crise haïtienne n’est pas uniquement sécuritaire ou économique.
Elle est aussi psychologique.

Une partie de la population vit désormais dans une fatigue mentale permanente causée par :

  • les fausses informations ;
    -les scandales quotidiens ;
  • les manipulations – politiques ;
    -les vidéos virales ;
  • les discours de haine ;
  • les récits catastrophistes.

Le pays devient alors un immense champ de bataille informationnel où chacun tente d’imposer sa version des faits.

Les réseaux sociaux : usine moderne du chaos

Facebook, TikTok, YouTube, Instagram, Twitter et WhatsApp ont profondément transformé la dynamique du débat public en Haïti. Aujourd’hui, une vidéo émotionnelle peut avoir plus d’impact qu’un rapport officiel. Une rumeur virale peut détruire une réputation en quelques heures.

Dans cette économie numérique du sensationnel :

  • la vérité devient lente ;
  • le mensonge devient viral ;
  • le spectacle remplace souvent le journalisme.

Certains personnages publics l’ont parfaitement compris. Ils cultivent la provocation, l’ambiguïté et la mise en scène permanente afin de conserver visibilité et influence.

Le danger de la toute-puissance imaginaire

Lorsqu’un individu commence à se croire au-dessus des institutions, au-dessus des lois et parfois même au-dessus de la réalité, le danger devient collectif.

Haïti a déjà payé cher le prix des hommes qui se considéraient comme :

  • sauveurs absolus ;
  • chefs incontestables ;
  • détenteurs uniques de la vérité.

L’histoire du pays montre pourtant que les sociétés construites sur les mythes de personnalité finissent presque toujours dans la désillusion.

Peut-on encore reconstruire la vérité ?

Malgré le chaos, plusieurs journalistes, intellectuels, jeunes citoyens et organisations continuent de défendre la rigueur, la vérification et la responsabilité publique.

Mais le défi est immense :
reconstruire la confiance dans une société où le doute est devenu un réflexe collectif.

Car une nation peut survivre à la pauvreté.
Elle peut survivre aux crises politiques.
Mais lorsqu’elle cesse de croire à la vérité elle-même, c’est toute la structure sociale qui commence à s’effondrer.

Haïti traverse aujourd’hui une crise qui dépasse les armes et les affrontements politiques. Le pays fait face à une véritable guerre des récits, où le mensonge, la propagande et les illusions de puissance occupent parfois plus d’espace que les faits eux-mêmes.

Et pendant que certains se proclament tout-puissants devant les caméras et sur les réseaux sociaux, une question demeure :

Qui reconstruira la confiance détruite dans l’esprit du peuple haïtien ?

Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH) –
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR sur LAVI FM – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste, Recovey Coach

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