Par Dr Harrisson Ernest – 22 Fevrier 2026
En Haïti, les mots ne sont jamais neutres. Ils traduisent une vision, une priorité, parfois même une stratégie politique. C’est pourquoi l’intitulé du nouvel accord annoncé — « Pacte National pour la Stabilité et l’Organisation des Élections » — mérite une lecture attentive.
Car derrière cette formulation apparemment consensuelle se cache une incohérence fondamentale : peut-on promettre la stabilité sans garantir au préalable la sécurité ?
Une inversion problématique des priorités
Un pacte national, par définition, suppose un consensus large, une volonté d’inclusion et une vision partagée de l’avenir. Mais un pacte tire sa légitimité autant de son contenu que de sa logique interne.
Or, dans le contexte actuel d’Haïti, marqué par une insécurité chronique, des déplacements massifs de population, l’emprise de groupes armés et une fragilisation institutionnelle profonde, la stabilité ne peut être un point de départ.
La stabilité est un résultat.
Elle ne se décrète pas.
Elle se construit.
Elle découle d’un ensemble de facteurs : sécurité publique, confiance institutionnelle, apaisement social, fonctionnement minimal de l’économie et des services publics.
Promettre la stabilité sans évoquer clairement la sécurité comme préalable revient à inverser la chronologie naturelle des choses.
Les élections : un objectif mesurable, mais sous condition
L’organisation des élections, en revanche, est un objectif mesurable. Elle peut être planifiée, encadrée juridiquement, inscrite dans un calendrier précis. Elle suppose des étapes claires : recensement, installation d’un conseil électoral crédible, campagne, vote, proclamation des résultats.
Mais une question fondamentale demeure : peut-on organiser des élections réellement libres dans un climat d’insécurité généralisée ?
Sans sécurité :
- La campagne ne peut être équitable.
- Les électeurs ne peuvent se déplacer librement.
- Les candidats peuvent être intimidés.
- Les résultats peuvent être contestés.
Des élections organisées dans un contexte de peur produisent rarement la légitimité recherchée. Elles risquent au contraire d’ouvrir un nouveau cycle de contestations et d’instabilité.
La sécurité : le grand absent du titre
Ce qui frappe dans la dénomination de ce Pacte national, c’est l’absence explicite de la sécurité. Or, dans la situation actuelle, elle constitue le nerf de la crise.
La stabilité ne peut précéder la sécurité.
Elle en est la conséquence.
Il est donc légitime de s’interroger : pourquoi la sécurité n’est-elle pas placée au centre même de la formulation de cet accord ? Est-ce un oubli ? Une maladresse ? Ou une volonté de privilégier des échéances politiques rapides au détriment d’un traitement structurel de la crise ?
Ces questions ne relèvent pas de la polémique gratuite ; elles relèvent de la responsabilité citoyenne.
Pour une séquence logique et réaliste
Si l’on veut adopter une approche cohérente, la chronologie devrait être la suivante :
- Sécurité
- Apaisement social
- Élections
- Stabilité
La stabilité ne peut être qu’un aboutissement. Elle ne saurait constituer la mission première d’un pouvoir transitoire. Un gouvernement intérimaire a pour rôle d’organiser la sortie de crise, non de promettre une transformation durable sans base sécuritaire solide.
Au-delà du pacte : la question de la refondation
La crise actuelle dépasse le simple cadre électoral. Elle touche aux fondements mêmes de l’État, des institutions républicaines et du contrat social.
C’est pourquoi certains plaident pour une Conférence nationale haïtienne souveraine, inspirée de précédents historiques comme la Conférence nationale du Bénin en 1990 ou les négociations de transition en Afrique du Sud au début des années 1990.
Une telle initiative viserait non pas un arrangement conjoncturel, mais une refondation structurelle : réforme institutionnelle, redéfinition des rapports entre pouvoirs, reconstruction de la légitimité démocratique.
Bien sûr, un tel processus exige un large consensus et un rapport de forces favorable. Il ne peut être improvisé. Mais ignorer cette dimension structurelle revient à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes.
Transition ou illusion ?
Si la stabilité est présentée comme objectif immédiat, deux interprétations émergent : soit une méconnaissance de la réalité du terrain, soit une ambition politique difficilement compatible avec la nature temporaire d’un pouvoir de transition.
La prudence impose d’éviter les procès d’intention. Mais la lucidité impose de poser les bonnes questions.
En Haïti, la population vit l’insécurité au quotidien. Elle n’attend pas des formules diplomatiques. Elle attend des garanties concrètes.
Conclusion : remettre la logique au centre
On ne signe pas la stabilité.
On ne la proclame pas.
On la construit.
Un véritable pacte national, dans le contexte actuel, devrait placer la sécurité au cœur de son architecture, favoriser l’apaisement social, garantir des élections crédibles et laisser la stabilité émerger comme résultat naturel d’un processus réussi.
À défaut, le risque est grand que la promesse de stabilité ne soit perçue comme une incantation politique de plus, éloignée des réalités vécues par la population.
Et Haïti n’a plus le luxe des illusions.
Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH) –
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR sur LAVI FM – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
📧 harrisson2ernest@gmail.com
📞 +1 781 885 4918 | +509 3401 6837




