Par Jean Hector Anacacis – 14 décembre 2025
Haïti, le pays le plus vénérable du continent américain, est pris en otage par les groupes armés, avec une pauvreté grandissante, un gouvernement gangrené par la corruption et totalement décrédibilisé. Or, tout le monde parle des groupes armés (gangs), mais personne ne parle de ceux qui les financent réellement, parce qu’il existe un réseau, une élite économique composée de grandes familles, de groupes d’affaires qu’on appelle les oligarques, des barons économiques et de la drogue qui ont façonné le pays depuis le départ des Duvalier. Vu que, la pauvreté touche près de 60 % de la population, 40 % des Haïtiennes et Haïtiens sont en situation d’insécurité alimentaire, et quelque 2,5 millions de personnes, soit plus de 20 % de la population du pays, vivent dans la capitale d’Haïti : Port-au-Prince où le chaos urbanistique est prédominant avec les bidonvilles.
Haïti est en train de faire une expérience unique dans son histoire. C’est la première fois que directement l’oligarchie haïtienne s‘accapare de tout le pouvoir ; ce qu’elle n’a pas pu réaliser sous les gouvernements antérieurs, spécialement sur l’administration de René Préval, de Martelly à Jovenel Moïse. Ces oligarques haïtiens ont réussi à transformer le système en une véritable superstructure, c’est-à-dire un réseau d’éléments étroitement liés. En effet, ce système mafieux, on ne le voit pas, mais il décide de tout.
Les journalistes étrangers les appellent le ‘’Cartel économique haïtien’’ ou ‘’les Oligarques haïtiens’’. Ces oligarques contrôlent les sphères économiques en Haïti: les ports privés, les Banques, les Importations, les Routes commerciales, la Douane, les Carburants, l’alimentaire, les Marchés publics, etc. Leur emprise sur le secteur bancaire est également considérable : ils détiennent 59 % des actifs de la Banque Nationale de Crédit (BNC), établissement public, ainsi que la totalité des banques privées. Cette domination s’étend aussi aux ports du pays, à l’aéroport et au commerce tout le long de la frontière avec la République dominicaine.
Voilà la vérité, que tout le monde connait bien, mais que personne n’ose dévoiler. Un groupe armé, c’est-à-dire un gang, ne saurait exister sans financement et sans patron. Un chef de gang n’achète pas tout seul des fusils automatiques coûtant plus de cinq mille dollars US. De plus, les armes de tout calibre arrivent par les ports. Les oligarques finissent par interconnecter l’économie, la politique et les forces publiques avec une parfaite désinvolture et d’irrespect, afin d’accomplir leurs objectifs incompatibles avec l’intérêt national. Par contre, en cherchant à comprendre et à décrypter cette dynamique oligarchique, on n’hésite pas à les qualifier de mafia. Pour consolider leur domination, les oligarques utilisent toutes sortes de stratagèmes néfastes et machiavéliques : assassinats, enlèvements et autres méthodes pour maintenir leur contrôle absolu sur le territoire. Leur pouvoir se renforce grâce à la complicité de certains politiciens affairistes issus de la classe moyenne vivant dans des conditions précaires, qui acceptent de collaborer en échange de maigres avantages personnels.
D’ailleurs, selon des rapports de l’ONU, de l’OEA et plusieurs enquêtes internationales, certains groupes économiques, certes, pas des individus isolés, les oligarques ont financé les groupes armés pour protéger leurs intérêts. Ils ont utilisé des groupes armés comme force parallèle pour influencer des élections par la violence et payer des politiciens en vue de contrôler les quartiers stratégiques pour sécuriser des routes commerciales. Ils ont même profité du chaos pour maintenir leur monopole d’affaires. Ces groupes d’oligarques, de manière générale, fonctionnent comme un cercle restreint et fermé, fondé sur des liens familiaux, ethniques ou claniques. En Haïti, cette réalité s’illustre par le fait que les oligarques privilégient les mariages et les affaires entre membres de leur propre groupe, manifestant souvent une attitude hautaine et méprisante contre le reste de la population. Ils s’opposent systématiquement à toutes personnes extérieures qui tentent de s’insérer dans le monde des affaires, refusant l’ouverture à ceux qui n’appartiennent pas à leur cercle.
Par ailleurs, l’oligarchie haïtienne est principalement issue de familles d’origine moyen-orientale, installées dans le pays depuis la fin du XIXe siècle, mais qui, malgré plus de cent cinquante ans de présence, peinent à s’approprier la culture et la mentalité haïtiennes. Beaucoup continuent de s’identifier à leurs racines syriennes, libanaises ou égyptiennes. En outre, ces oligarques exploitent leur proximité avec le pouvoir politique pour accroître démesurément leur richesse, principalement grâce à des pratiques de corruption généralisée, ils focalisent leurs activités sur le commerce d’importation et d’exportation, s’abstenant de participer à la création de valeur locale. Ils cherchent de préférence à maintenir un contrôle étroit sur les décisions politiques et économiques pour préserver leurs intérêts ; promouvoir et protéger les intérêts économiques de leurs membres, souvent au détriment de la concurrence ; exercer une influence sur les lois et régulations afin de créer un environnement favorable à leurs activités – contrôler les ressources économiques et financières, assurant ainsi leur prospérité. Ces vocations leur permettent de maintenir une position privilégiée dans la société, souvent au détriment de la population et elles sont classées selon trois catégories :
Première catégorie : des grandes familles économiques traditionnelles, celles qui ont construit les emprises dans l’Importation : de Carburant, de Ciment, de la Farine, de Supermarché, de la Télécommunication, de l’Electricité, etc.
Deuxième catégorie: Les nouveaux riches liés à la politique, créés par des gouvernements, bénéficient des contrats publics, contournent les droits de douane, organisent les ventes d’organes, se vautrent dans la corruption et du blanchiment de l’argent de la drogue.
Troisième Catégorie : Ces barons criminels infiltrent les entreprises publiques, ils utilisent leur société écran pour importer des armes, blanchir de l’argent des kidnappings et financer les groupes armés locaux.
Force est de constater que l’impact négatif de ces stratégies sur le pays ne les préoccupe guère; au contraire, ne tirent-ils pas profit de la situation en utilisant des groupes marginalisés, devenus entre-temps des gangs, pour protéger leurs intérêts économiques ? D’ailleurs, la genèse des gangs en Haïti leur est attribuée. Leur pouvoir était tel qu’entre 2004 et 2005, ils ont même approvisionné la Police Nationale d’Haïti en armes et en munitions. Or, dans plusieurs rapports internationaux, une même phrase apparait : Les gangs ne sont pas autonomes, ils sont alimentés par les acteurs économiques et politiques pendant que le peuple croupit dans la misère, que les jeunes meurent de faim, que la capitale est en feu, alors que ‘’la famille’’ brasse de l’argent sale et avance sans inquiétude.
Donc, maintenant ces groupes gagnent encore plus d’argent. Pourquoi ? Parce que ce sont des mafieux ; pour eux, la situation chaotique est une stratégie. Puisque les institutions de l’Etat ne fonctionnent plus, il n’y a pas de contrôle fiscal ; il y a absence de concurrence, de justice, pas de l’Etat ; le chaos fait progresser leurs richesses, pendant que la misère atteint son point culminant. C’est leur opportunité, la souffrance du peuple c’est leur stratégie. Haïti n’est-elle pas une prison sans barrière, une machine sans frein ou les familles économiques utilisent les groupes armés comme outil ? Cependant, il y a une grande différence entre bourgeois et oligarques ; les bourgeois, issus pour la plupart de la croissance économique, notamment dans les centres urbains, reconnaissent leur rôle historique en tant que générateurs d’emplois et producteurs de biens et de richesses. Ils tirent parti de leur position pour exercer une influence sur la sphère politique, économique et culturelle, tout en évitant de s’engager dans la corruption à grande échelle. Ils s’acquittent de leurs obligations fiscales et respectent les règles de la concurrence. Selon Karl Marx, la bourgeoisie constitue la classe du capitalisme qui exploite les travailleurs. Conscients que leur domination repose sur un certain équilibre, les bourgeois veillent à garantir un niveau minimal de subsistance aux ouvriers, assurant ainsi une stabilité politique et sociale essentielle à la pérennité de leur pouvoir. Cette attitude les distingue nettement de l’oligarchie.
En effet, la situation chaotique du pays est l’aboutissement d’un long processus de laisser-aller de l’Etat sans un effort de redressement pour changer les conditions matérielles d’existence des populations les plus vulnérables. Mais, à chaque tentative de réforme ou de relance économique visant à briser le statu quo, l’oligarchie oppose une résistance farouche. Les deux coups d’État perpétrés contre Jean Bertrand Aristide, 1991 et 2004, ainsi que l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021 sont des exemples révélateurs de cette stratégie d’obstruction menée par les oligarques. Ces derniers adoptent un comportement destructeur, comparable à celui de prédateurs qui ravagent tout sur leur passage.
Aujourd’hui, si les masses défavorisées se révoltent, c’est qu’ Haïti illustre parfaitement cette réalité, stagnante depuis plus de deux cents ans dans une misère profonde, par contre, cette forme de violente exprimée par la population est le fruit des familles économiques dominantes qui ont accaparé toutes les richesses du pays, sans permettre à l’Etat de jouer son rôle régalien et d’assurer une distribution équitable. Puisque l’Etat n’a pas pu intervenir pour mettre frein à ces scandales et limiter la jouissance de ces oligarques pour cause de nécessité publique, et de plus, l’absence d’un parti politique avant-gardiste pouvant orienter les masses vers une réforme révolutionnaire ; ainsi, les familles trouvent-elles un terrain vierge pour agir à leur guise ? Se livrer à un cortège de ces idiosyncrasies économiques des familles mafieuses, ou tout est permis sans danger, surtout en ce qui a trait à faire de l’argent douteux.
Le fameux slogan : « Vivre ensemble ou mourir ensemble en combattant ». Laisser le pouvoir politique à la classe économique mafieuse, n’est-ce pas le premier des actes de soumission à la domination oligarchique pour créer le chaos ? Pourquoi ? Dès lors, l’Etat, qui est détenteur du monopole de la violence physique, devient un instrument de conservation, d’oppression sociale entre les mains de la bourgeoisie. Par conséquent, nous vivons dans une ploutocratie politique. D’ailleurs, selon Marx : l’Etat est la résultante d’un rapport de force des familles économiques dominantes. Il est le reflet de la domination des classes dominantes. Est-ce la théorie de la mafia de faire de l’argent ? Ou le fonctionnement des forces occultes ? La déchéance de l’Etat n’est-elle pas due à l’absence de Justice, de l’Armée, d’une Force de police fiable et d’un Service d’intelligence comme institution régalienne d’équilibre de toute société ? Ou du moins, est-ce une stratégie de réduire l’Etat à une poignée de privilégiés dont l’audience et la représentation reposeraient sur la tromperie ? Où sont les élites intellectuelles de gauche des classes dirigeantes?
Donc, le silence complice des intellectuels engagés, travailleurs de l’esprit savant, en dit long parce que les élites intellectuelles ont une fonction fondée sur le refus des choix opportunistes, selon Max Weber, dans l’éthique de conviction et de responsabilité. Leur fonction suppose la recherche d’un certain gain absolu et le respect des principes qui est le fondement de tout contrat social. Mais, les intellectuels haïtiens ne veulent pas s’identifier politiquement pour ne pas perdre leur avantage économique ; et de plus, ne sont-ils pas au service de la classe mafieuse dominante ? De là, pour ne pas dire qu’elles sont en crise, parce qu’elles ont perdu le rôle de force de proposition qu’on leur a toujours reconnu ; ils ne peuvent utiliser leurs compétences pour œuvrer dans le sens d’un approfondissement de la démocratie. Dès lors, le problème devient complexe ; il englobe tous ceux qui, par leur position, exploitent le système à leur avantage et les masses sont livrées à elles-mêmes et à la dérive à tout-prenant, à tout-venant comme les troupeaux serviles « Sevus Pecum ».
Jean Hector Anacacis
Ancien Sénateur de la République





