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L’autre crise haïtienne : l’effondrement de l’action collective

Alors que l’attention se concentre sur l’insécurité et la paralysie institutionnelle, une autre crise, moins visible mais tout aussi déterminante, mine le pays : la disparition progressive de l’action collective. En quelques décennies, Haïti est passé d’un modèle de solidarité communautaire à une société fragmentée, où le « chacun pour soi » supplante l’engagement citoyen. Cette rupture sociale, plus silencieuse que les tirs de gangs, continue pourtant de nourrir la spirale d’effondrement.

Autrefois, des communautés capables de tout bâtir

Haïti a longtemps compensé l’absence d’un État fonctionnel par la vitalité de sa société civile. Dans les villes comme dans les zones rurales, les associations — coopératives, groupes culturels, comités de quartier, « konbit », mutuelles d’épargne, mouvements de jeunesse — formaient le socle sur lequel s’organisait la vie quotidienne.
Elles construisaient des écoles, réparaient des routes, organisaient des fêtes civiques, géraient des conflits, offraient un lieu d’apprentissage citoyen.

La communauté faisait office d’infrastructure
.
Et, paradoxalement, c’était cette capacité à s’auto-organiser qui permettait au pays d’éviter un effondrement plus rapide.

Aujourd’hui, un pays en miettes

Cet héritage s’est fragilisé.
Plusieurs dynamiques politiques et sociales expliquent l’érosion :

L’insécurité qui empêche la tenue de réunions, fait fuir les cadres locaux et bloque l’activité associative.

La politisation instrumentale: dans les années 1990 et 2000, de nombreuses organisations populaires ont été transformées en relais partisans, perdant leur autonomie. La population a appris à se méfier.

La gouvernance par crise, où l’urgence permanente remplace les projets collectifs et anéantit la confiance nécessaire à l’action commune.

L’hyper-fragmentation sociale, chaque groupe vivant désormais dans sa bulle sécuritaire ou numérique.

La migration massive, qui prive les communautés de leurs forces vives et de leurs leaders naturels.

Résultat : une société dispersée, où l’individuel prime, et où l’espace public disparaît au profit de réseaux informels ou clientélistes.

Un État affaibli qui ne peut pas compenser

Dans un pays où la présence étatique est déjà fragile, l’effondrement de l’action collective crée un double vide.
L’État ne peut remplacer les associations, et les associations n’ont plus la stabilité nécessaire pour pallier les carences institutionnelles.
Cette situation se reflète aujourd’hui dans :

la gestion des déplacés internes laissée à des initiatives ponctuelles,

la quasi-absence de comités de quartier capables d’assurer la médiation locale,

la disparition des espaces de dialogue entre jeunes et autorités,

l’incapacité du pays à organiser des campagnes civiques ou environnementales durables.

La crise sécuritaire n’est pas qu’une crise de violence : c’est aussi une crise de désorganisation.
Sans structures collectives, aucune réponse durable n’est possible.

La reconstruction commence par la confiance

Pour plusieurs analystes, l’avenir politique d’Haïti dépendra moins de grands plans internationaux que de sa capacité à recréer les conditions de la confiance locale.
Cela implique :

redonner de l’autonomie aux organisations de base,

dépolitiser les associations communautaires,

protéger les espaces civiques de proximité,

réhabiliter la culture de la participation et du débat,

encourager les jeunes à réinvestir les structures locales, même modestes.

Car a refondation d’Haïti ne se fera pas seulement dans les palais ou les conférences diplomatiques , mais dans les écoles de quartier, les salles paroissiales, les coopératives relancées, les organisations de jeunes.

Un pays qui doit réapprendre à se rassembler

L’effondrement de l’action collective n’est pas un effet secondaire de la crise haïtienne : c’en est l’un des moteurs. Tant que les Haïtiens ne pourront pas se réunir, s’organiser, débattre et décider ensemble, aucune réforme politique ne tiendra.
La sécurité, la gouvernance et l’économie dépendent toutes d’une donnée simple mais oubliée :
Haïti ne se reconstruira que si les Haïtiens peuvent, à nouveau, se faire confiance et agir ensemble .

— Par Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
harrisson2ernest@gmail.com +1 781 885 4918 / +509 3401 6837]

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