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Haïti – Vers un choc de classes annoncé : la poudrière de fin 2025

Par Dr Harrisson Ernest – Massachusetts 29 décembre 2025

À mesure que 2025 s’achève, le pays semble avancer vers un affrontement social d’une ampleur inédite. Entre une élite politico-économique qui consolide ses bastions et une population appauvrie qui n’a plus grand-chose à perdre, les tensions s’accumulent. Haïti, minée par une décennie d’effondrement institutionnel et de violence, se retrouve au bord d’un choc de classes longtemps contenu.

Une décennie de désagrégation sociale

Depuis 2015, Haïti vit au rythme d’une succession de crises : élections avortées, scandales financiers, instabilité gouvernementale, effondrement sécuritaire, retour des milices ( VIV ANSANM, DU SANG 9, GWOUP OTODEFANS, BRIGAD…) et rétrécissement progressif des espaces démocratiques.
Sur le terrain, les conséquences sont visibles : quartiers encerclés par des groupes armés, mobilité réduite, hausse vertigineuse du coût de la vie, accès limité à la santé et à l’éducation.

À mesure que l’État s’efface, ce sont les rapports sociaux fondamentaux qui se délitent. La fracture entre classes se creuse : d’un côté, une minorité économiquement protégée, souvent délocalisée entre Pétion-Ville, Miami et Santo Domingo ; de l’autre, une majorité livrée à un quotidien de survie.

Les élites : repli stratégique et consolidation

Face au chaos, les élites traditionnelles — politiques, économiques, claniques — ont adopté une stratégie de repli.
Elles se protègent derrière des enclaves sécurisées, externalisent leurs investissements à l’étranger et renforcent leurs réseaux dans les institutions internationales.

Dans les sphères économiques, on assiste à une concentration accélérée du capital : importations contrôlées par quelques groupes, influence croissante des acteurs transnationaux, prolifération de monopoles informels.
Sur le plan politique, les négociations répétées autour des « transitions » ont accouché de structures opaques, où les mêmes acteurs recyclent leur influence tout en évitant les mécanismes de reddition de comptes.

Ce repli n’est pas seulement financier ou stratégique : il est aussi symbolique. Les discours publics se durcissent, imputant à la population sa propre misère, qualifiant toute contestation de menace sécuritaire.

Les classes populaires : de la résignation à la radicalisation

Dans les quartiers populaires, la résignation a longtemps prévalu. Mais la détérioration continue, des conditions de vie entraîne une transformation profonde :
la pauvreté extrême se mue en colère sociale, et la colère, en volonté de rupture.

2025 marque un point de bascule

La pression économique — inflation, rareté, chômage structurel — atteint des niveaux insoutenables.
La population observe également l’enrichissement ostentatoire de secteurs privilégiés, souvent associés à des réseaux politiques ou des marchés capturés.

Beaucoup y voient une injustice structurelle plutôt qu’un simple accident de parcours. Le discours de la « classe qui se défend » gagne du terrain : parmi les enseignants non payés, les fonctionnaires précaires, les petits commerçants étranglés, les étudiants confinés, les travailleurs informels, les paysans isolés, les refugiés des camps, les laissés-pour-compte des quartiers populaires parmi lesquels bon nombres assassinés par des drones kamikaz.
Les mouvements sociaux se recomposent, parfois de manière spontanée et violente.

La zone grise : gangs, milices et entrepreneurs de violence

L’irruption massive des groupes armés depuis 2020 est souvent analysée sous l’angle sécuritaire.
Mais leur rôle dans la dynamique de classes est souvent sous-estimé.

Ces groupes, loin d’être homogènes, se positionnent comme des acteurs socio-économiques à part entière :
ils contrôlent des territoires, fixent des taxes, assurent (ou interdisent) l’accès aux marchés, gèrent les flux de marchandises, négocient avec des élites politiques ou économiques.

Ils fonctionnent parfois comme des milices de classe, au service d’intérêts spécifiques.
Dans d’autres cas, ils se présentent comme des protecteurs des pauvres — une rhétorique souvent contradictoire, mais politiquement évidente et efficace.

La montée de ces entrepreneurs de violence constitue un multiplicateur de tension dans une société déjà segmentée.

Une poudrière : institutions fragiles, méfiance généralisée

La convergence de trois facteurs crée une situation explosive :

  • l’effondrement de la confiance dans les élites,
  • la radicalisation silencieuse des classes populaires,
  • la multiplication des acteurs armés sans contrôle institutionnel.

Les tentatives de gouvernance transitoire apparaissent comme des pactes entre factions privilégiées, déconnectées des urgences quotidiennes.
Les promesses de réforme, de justice sociale ou de refondation institutionnelle se heurtent à un scepticisme massif.

Dans ce contexte, la moindre étincelle — une hausse brutale du prix du carburant, une bavure sécuritaire, une tentative de baillonner la presse ou le droit à la parole, un arrêté pour prolonger le mandat du CPT au pouvoir, une décision imposée par des partenaires internationaux — pourrait provoquer une déflagration.

2026 en perspective : un affrontement encore évitable ?

Loin d’être fatal, ce choc de classes reste évitable.
Mais cela exige un changement de paradigme :

  • une redistribution réelle du pouvoir politique,
  • un nouveau contrat social centré sur les services publics issu d’un dialoguenational ou conference nationale,
  • une reconfiguration des relations entre élites, classe moyenne et milieux populaires,
  • une volonté de rompre avec la logique de prédation.

Sans ces transformations structurelles, 2025 risque d’être étudié demain comme l’année où Haïti s’est approché dangereusement d’une confrontation sociale majeure.

Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH)
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste

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