Par Dr Harrisson Ernest
Massachusetts – 19 janvier 2026
Haïti ne dort plus. Elle veille, hagarde, sous le poids d’un présent chaotique qui étouffe la moindre respiration collective. Dans les quartiers populaires comme dans les campagnes abandonnées, la nuit n’est plus un temps de repos mais un espace de peur, d’attente, parfois de deuil. Un pays qui ne dort pas peut-il encore rêver ?
La question n’est ni poétique ni abstraite. Elle est politique, morale, existentielle.
Car Haïti vient de loin. Elle est née d’un rêve immense, subversif, presque inimaginable : celui d’esclaves qui ont brisé leurs chaînes et proclamé, contre le monde colonial, l’égalité des êtres humains. Ce passé est une richesse historique unique, un capital symbolique inestimable. Mais à force d’être invoqué sans être prolongé, il s’est figé en monument. La mémoire est devenue incantation, parfois refuge, rarement projet.
Pendant ce temps, le présent s’effondre.
L’État est absent ou impuissant, les institutions sont discréditées, la violence armée structure la vie quotidienne, la pauvreté est massive et l’exil est devenu l’horizon principal de la jeunesse. La survie a remplacé la citoyenneté. Quand tout devient urgence, penser à l’avenir relève presque de l’indécence. On ne rêve pas quand on a faim. On ne rêve pas quand traverser la rue ou résider dans des quartiers populaires peut coûter la vie.
Et pourtant, le plus inquiétant n’est pas seulement le chaos. C’est son acceptation progressive. C’est la banalisation de l’inacceptable. C’est le glissement dangereux vers une société anesthésiée, où l’indignation s’use plus vite que la violence, où l’on s’adapte à l’effondrement comme à une fatalité climatique.
Le futur d’Haïti apparaît sombre non parce qu’il serait condamné par le destin, mais parce qu’il est confisqué. Confisqué par des élites sans vision nationale, par une classe politique déconnectée du réel, par des arrangements internationaux qui privilégient la gestion de crise à court terme plutôt que la reconstruction profonde. Le pays avance sans cap, sans contrat social, sans rêve partagé.
Alors, peut-on encore rêver en Haïti ?
Oui. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que ce rêve est aujourd’hui fragile, discret, presque clandestin. Il ne s’exprime plus dans de grands discours. Il ne peut pas être véhiculé dans les médias. Il survit dans les gestes simples de solidarité, dans les voix honnêtes qui continuent de dénoncer, dans les médias indépendants, dans les parents qui s’obstinent à envoyer leurs enfants à l’école malgré tout, dans les citoyens qui refusent de considérer la barbarie comme normale et qui réfutent le stratagème de la destruction des vies et des maisons des plus pauvres dans les quartiers populaires.
Rêver, aujourd’hui, en Haïti, n’est pas fuir la réalité.
C’est lui résister.
Mais un rêve solitaire ne sauvera pas un pays. Sans sursaut collectif, sans leadership éthique, sans reconstruction de l’État et sans réappropriation du politique par les citoyens, le rêve risque de s’éteindre par épuisement.
Un peuple sans sommeil peut encore rêver — mais à une condition essentielle : que le rêve cesse d’être un souvenir glorieux ou une illusion individuelle, et redevienne un projet collectif, lucide, courageux et profondément humain à partir du 7 février 2026.
Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH)
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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