Par Dr Harrisson Ernest –
Massachusetts, 9 janvier 2026
Depuis plusieurs semaines, les quartiers populaires d’Haïti vivent au rythme d’une violence d’Etat aveugle, devenue presque routinière. Des adultes, adolescents, et bébés sont abattus, des corps abandonnés dans les rues, des familles plongées dans le deuil et le silence. Ces morts, souvent classées sans suite, ne sont évidemment pas celles de chefs de gangs ni de figures criminelles majeures. Ce sont des pauvres, des anonymes, des citoyens et citoyennes sans armes, pris au piège d’une stratégie sécuritaire qui semble avoir fait de leur vie une variable d’ajustement.
À Bel-Air, La Saline, Cité Soleil, Carrefour-Feuilles, Martissant, la scène se répète : opérations musclées de la Police nationale d’Haïti (PNH), interventions de forces spéciales, tirs nocturnes, puis des morts dont personne n’assume clairement la responsabilité. L’État communique peu, enquête encore moins. L’impunité, elle, s’installe en puissance et detenant durablement.
Une violence sélective et socialement ciblée
Il est difficile de ne pas voir une constante : cette violence frappe presque exclusivement les quartiers pauvres où siège un fort pourcentage d’électeurs haïtiens . Là où vivent ceux qui n’ont ni voix politique, ni protection, ni accès à la justice. Là où l’étiquette de « zone rouge » suffit désormais à transformer chaque habitant en suspect potentiel, membres de gangs, de complices de criminels .
Sous couvert de lutte contre les gangs, une logique dangereuse s’impose malheureusement déjà : frapper fort, frapper vite, frapper large. Quitte à tuer des innocents. Quitte à confondre répression et justice. Quitte à transformer une mission de sécurité publique en guerre sociale non déclarée.
Task force, mercenaires et zones d’ombre
La mise en place d’une « task force » sécuritaire et le recours présumé à des mercenaires ou contractuels étrangers aggravent encore les inquiétudes. Qui commande réellement ces forces ? Selon quelles règles ? Avec quels mécanismes de contrôle ? À ces questions fondamentales, les autorités opposent le silence ou des réponses évasives.
L’histoire récente d’Haïti devrait pourtant servir de leçon : chaque fois que l’État a choisi l’opacité et la force brute au détriment du droit, ce sont les civils qui ont payé le prix fort, sans que l’insécurité ne recule durablement.
Franchir février, coûte que coûte
Derrière cette escalade sécuritaire se profile un calendrier politique précis. Le Conseil présidentiel de transition (CPT) et la Primature font face à l’échéance du 7 février, moment clé de la transition. Dans ce contexte, l’affichage d’une autorité ferme, dictatoriale apparaît moins comme une stratégie de pacification que comme un outil de survie politique.
Il s’agit de montrer — à la population comme à la communauté internationale — que « quelque chose se fait ». Peu importe si ce « quelque chose » se traduit par des cadavres dans les rues des quartiers populaires. Peu importe si la peur remplace l’adhésion. Peu importe si l’État de droit est sacrifié au nom de la stabilité apparente.
La normalisation de l’inacceptable
Le danger le plus grave n’est peut-être pas seulement la mort de civils innocents, mais la banalisation de ces morts. Chaque assassinat non expliqué, chaque silence officiel, chaque absence d’enquête, chaque ovation d’ influenceurs (Theriel Telus, John Colem Morvan, Rudy Thomas Sanon…) et de journalistes de medias traditionnels contribue à installer l’idée que certaines vies comptent moins que d’autres.
Or un État qui accepte de tuer ses citoyens les plus pauvres, ou de fermer les yeux sur leur mort, ne combat pas l’insécurité : il la fabrique. D’ailleurs, c’est du theorisme d’Etat!
Une autre voie est possible
Dr Harrisson Ernest croit fermement que la sécurité ne se construit ni sur les exécutions sommaires ni sur la peur. Elle exige du renseignement sérieux, une justice fonctionnelle, une police professionnelle et responsable, et une volonté politique réelle de rompre avec l’impunité — y compris au sein de l’appareil d’État. C’est ce qui diffère d’ailleurs le mode opératoire des forces légales de celui des gangsters.
À défaut, la transition actuelle risque de laisser derrière elle un héritage lourd : celui d’un pouvoir qui, pour durer quelques mois de plus, aura accepté de transformer les quartiers populaires en champs de tir et les pauvres en victimes silencieuses.
Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH)
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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