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Haïti : le monoxyde de carbone, ce “tueur silencieux” encore trop méconnu

Par Dr Harrisson Ernest – 04 Février 2026

Port-au-Prince — Le monoxyde de carbone (CO), gaz toxique produit par la combustion incomplète de carburants comme l’essence, le charbon, le bois ou le kérosène, demeure largement méconnu en Haïti. Invisible, inodore et non irritant, il agit sans alerter. Pourtant, dans plusieurs pays, il est reconnu comme l’une des principales causes d’intoxication domestique. En Haïti, en revanche, il reste rarement évoqué, et encore moins soupçonné, dans certains cas de malaises graves ou de décès survenus dans des contextes pourtant à risque.

Dans un pays confronté à des coupures d’électricité chroniques, à l’utilisation massive de génératrices, véhicules mal révisés laissés au ralenti dans des espaces clos, et à la cuisson au charbon dans des espaces souvent mal ventilés, les conditions d’exposition au monoxyde de carbone sont pourtant réunies au quotidien. Pourquoi, alors, ce “tueur silencieux” est-il si peu pris en compte dans l’analyse des drames domestiques et des incidents collectifs ?

Un danger invisible… et donc facilement confondu

La particularité du monoxyde de carbone réside dans sa discrétion. Contrairement à la fumée ou à certains gaz irritants, le CO ne pique pas les yeux et ne provoque pas de toux immédiate. Les premiers symptômes sont trompeurs : maux de tête, vertiges, fatigue inhabituelle, nausées, confusion. Des signes qui peuvent être assimilés à une grippe, à une intoxication alimentaire, à une crise de stress, ou à une maladie tropicale.

Dans certains cas, plusieurs personnes d’un même foyer peuvent présenter simultanément ces symptômes, ce qui pourrait orienter vers une intoxication environnementale. Mais faute de réflexe collectif et de culture de prévention, l’hypothèse du monoxyde de carbone reste rarement formulée.

Génératrices, véhicules, charbon, réchauds, : un quotidien à haut risque

En Haïti, l’exposition potentielle au CO est favorisée par des pratiques devenues presque “normales” :

  • génératrices fonctionnant dans des cours fermées, des garages ou à proximité des fenêtres ;
  • utilisation de réchauds à charbon à l’intérieur des maisons, notamment la nuit ;
  • cuisson prolongée dans des cuisines sans ventilation ;
  • véhicules laissés au ralenti dans des espaces clos.

Dans ces conditions, une intoxication peut survenir rapidement, surtout la nuit, lorsque les victimes dorment et ne peuvent réagir. Dans les cas graves, l’exposition entraîne une perte de connaissance, puis la mort.

Un déficit de diagnostic et de statistiques

L’une des principales raisons de la sous-reconnaissance du CO en Haïti tient à la faiblesse des outils de diagnostic. Dans les systèmes de santé mieux équipés, l’intoxication au CO est confirmée par des examens permettant de mesurer le taux de carboxyhémoglobine dans le sang ou d’utiliser des dispositifs spécifiques de détection.

Or, en Haïti, dans de nombreux centres de santé, ces moyens sont rares voire inexistants. Dans les cas de décès, l’absence d’autopsie ou d’enquête environnementale contribue à maintenir l’incertitude. Le diagnostic final est souvent réduit à une formule générale : “arrêt cardio-respiratoire”, “détresse respiratoire” ou “cause indéterminée”.

Résultat : le monoxyde de carbone demeure un risque “hors statistiques”. Et ce qui n’est pas mesuré n’est pas priorisé.

La presse peu outillée face aux enjeux scientifiques

Autre facteur majeur : le manque de vulgarisation. Le journalisme haïtien, souvent concentré sur l’actualité politique, sécuritaire ou sociale, dispose de peu d’espaces spécialisés en santé publique ou en sciences. Ainsi, même lorsqu’un incident domestique suscite des rumeurs ou des interrogations, la piste du CO n’est pas explorée avec rigueur.

En l’absence de journalistes spécialisés et de sources techniques accessibles, les explications médiatiques se limitent fréquemment à des hypothèses non vérifiées : intoxication alimentaire, produit chimique, voire malveillance. Le monoxyde de carbone, lui, reste un suspect silencieux.

Une urgence de prévention

Pour les experts en santé publique, la prévention reste pourtant simple et accessible. Elle repose sur des gestes élémentaires : ne jamais faire fonctionner une génératrice dans un espace fermé, ventiler les pièces, éviter le charbon à l’intérieur, éloigner les sources de combustion des zones de sommeil, sensibiliser la population aux symptômes.

Dans plusieurs pays, l’installation de détecteurs de monoxyde de carbone dans les maisons a permis de réduire considérablement les décès. En Haïti, ce type d’équipement demeure rare et peu connu.

Pourquoi si rarement soupçonné ?

Au croisement de la crise énergétique, du déficit de sensibilisation et du manque d’outils de diagnostic, le monoxyde de carbone demeure un danger sous-estimé. Il n’est pas seulement question d’ignorance individuelle, mais d’un déficit systémique : absence de campagnes de prévention, manque de formation, faiblesse des statistiques, et couverture médiatique limitée.

Dans un contexte où les foyers haïtiens multiplient les solutions alternatives pour survivre à l’obscurité et au manque d’électricité, le CO risque de continuer à tuer sans être identifié. Et tant que ce gaz restera un ennemi sans nom, les mêmes drames continueront sans doute à se répéter.

Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH) –
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste

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