Par Dr Harrisson Ernest
1er decembre 2025
Lorsque survient un malaise, une chute ou une détresse respiratoire sur une scène de spectacle en Haïti ou dans sa diaspora, le public retient son souffle ou sombre dans la panique. Mais ce qui frappe souvent, ce n’est pas seulement la gravité de l’incident — c’est l’absence presque totale de réflexes de premiers secours. Le vide autour de la victime, les regards hésitants, les gestes approximatifs ou non appropriés, ou encore se rassembler autour de la victime révèlent un angle mort dramatique dans la société haïtienne : celui de la formation de base en secourisme.
1- Un déficit structurel constaté dans tous les compartiments de la société haïtienne
Loin d’être un phénomène isolé dans les salles de concert, l’absence de réflexes de premiers secours se manifeste dans les rues, dans les écoles, sur les terrains sportifs, et jusque dans les institutions publiques. Dans un pays où les urgences médicales sont fréquentes — accidents de la route, blessures, crises cardiaques, complications respiratoires, agressions — très peu de citoyens disposent des connaissances minimales pour intervenir durant les premières minutes critiques, celles qui déterminent souvent la survie.
Le contraste est particulièrement saisissant lorsque l’incident se déroule devant des milliers de spectateurs, filmé et diffusé en temps réel sur les réseaux sociaux. Les images montrent parfois des artistes inconscients entourés de personnes paniquées, soulevant le blessé de manière dangereuse ou tentant des gestes improvisés.
2- Le monde du spectacle comme révélateur
Les scènes de performance musicales — kompa, rap kreyòl, musique évangélique — sont devenues des espaces où ce manque de formation saute aux yeux. Les équipes techniques, les musiciens, les organisateurs et le public ne sont généralement pas formés aux gestes de base :
- vérifier la respiration,
- protéger la victime sans la déplacer,
- éviter les mouvements brusques du cou et de la colonne vertébrale,
- alerter les services d’urgence (souvent inexistants ou injoignables),
- pratiquer une réanimation cardio-respiratoire (RCR) en cas d’arrêt.
La réaction typique reste la panique, ou encore l’intervention hasardeuse de spectateurs qui « veulent aider » mais aggravent parfois l’état de la victime.
3- Un problème culturel, mais aussi institutionnel
Le déficit des premiers secours en Haïti (ou dans la diaspora) n’est pas seulement une question de comportements individuels. Il est profondément enraciné dans :
- l’absence de formation obligatoire dans les écoles, les universités et les lieux de travail ;
- le manque d’infrastructures préhospitalières ;
- la quasi inexistence de services d’ambulance fonctionnels ;
- l’absence de campagnes nationales de sensibilisation ;
- le coût élevé ou l’inaccessibilité des formations internationales (Croix-Rouge, ONG, etc.).
Les pays où la mortalité accidentelle est faible ne sont pas forcément mieux équipés : ils sont mieux formés. En Haïti, cette base essentielle n’a jamais été intégrée aux réflexes citoyens.
4- Les premières minutes : la différence entre la vie et la mort
Les professionnels de la santé s’accordent : en cas de malaise, de traumatisme ou d’arrêt cardiaque, les 3 à 5 premières minutes sont décisives. Quand personne ne sait quoi faire, ce sont ces minutes qui se perdent — parfois avec des conséquences irréversibles.
Même sans équipement sophistiqué, il existe une série de gestes simples, enseignables à tous, qui permettent de stabiliser une victime jusqu’à l’arrivée d’une ambulance (lorsqu’elle arrive). Or, en Haïti :
- peu de gens savent pratiquer la RCR ;
- la majorité ignore la position latérale de sécurité ;
- beaucoup pensent encore que “ventiler la victime” en soufflant sur elle est un geste utile ;
- et les idées fausses (donner de l’eau, masser les pieds, asperger d’alcool) persistent dans les pratiques courantes. 5- Le cas emblématique des scènes de concert
Les concerts exposent la situation parce qu’ils réunissent trois éléments :
- la foule,
- les caméras,
- l’imprévisibilité de la performance physique des artistes (Cas de Michael Benjamin et récemment celui de Pouchon Duverger)
Un artiste peut faire un malaise en plein live, un danseur peut se blesser, un technicien peut être électrocuté. Mais très rarement voit-on une réaction structurée :
- sécuriser la zone,
- dégager les câbles électriques,
- maintenir la tête et le cou,
- appeler une équipe médicale présente sur place (quasi inexistante),
- évacuer la victime avec une civière et non à bras le corps.
L’absence de protocole est flagrante — et dangereuse.
6- Une responsabilité partagée
Les organisateurs d’événements ont un rôle clé. Dans la majorité des pays, un spectacle ne peut se tenir sans la présence obligatoire :
- d’une équipe médicale ou infirmière sur place,
- d’une ambulance affectée à l’événement,
- d’un plan d’évacuation,
- de responsables de sécurité formés.
En Haïti, la plupart des événements — même ceux attirant des milliers de spectateurs — ne disposent d’aucune structure d’urgence. Tout repose sur l’improvisation, la bonne volonté ou la croyance que “Dieu va protéger”.
7- Comment sortir de l’angle mort ?
Plusieurs pistes existent pour corriger ce déficit historique :
a) Intégrer les premiers secours dans les écoles
De la même manière qu’on enseigne l’histoire, la biologie ou l’éducation civique, les gestes qui sauvent devraient faire partie du programme national.
b) Former les artistes, organisateurs et techniciens
Un protocole simple, adapté au milieu du spectacle, peut éviter des drames.
c) Obliger la présence d’équipes médicales lors des événements majeurs
Les municipalités, le MSPP et la Protection civile peuvent imposer cette norme.
d) Lancer une campagne nationale
Spots radio, télé, réseaux sociaux, slogans, démonstrations publiques.
e) Développer un réseau d’ambulances et de secouristes volontaires
Même à faible coût, un modèle communautaire est possible.
En résumé, il faut comprendre que chaque malaise sur scène, chaque corps gesticulant porté maladroitement par cinq personnes paniquées est un rappel douloureux : la vie humaine dépend parfois de gestes simples que beaucoup d’Haïtiens n’ont appris. Tant que les premiers secours resteront un angle mort dans la société haïtienne, les scènes de spectacle — comme les rues, les écoles et les marchés (même dans la diaspora) — continueront d’exposer publiquement nos vulnérabilités, en tant que peuple.
Former une population, ce n’est pas seulement moderniser les infrastructures :
c’est donner à chaque citoyen les moyens de sauver une vie. Sinon, l’urgence restera silencieuse en Haïti (et dans sa diaspora), tout comme l’insécurité. Ouf!!! Haïti, une nation à l’orale !
— Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne _ Spécialiste des questions politiques haïtiennes _
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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