Par Dr Harrisson Ernest
28 novembre 2025
Depuis plusieurs jours, les critiques contre les diplomates américains et canadiens se multiplient dans l’espace public haïtien. On les accuse de s’immiscer dans le débat national, de commenter l’insécurité ou même d’orienter les rapports de force entre groupes armés et acteurs politiques. Pourtant, ces prises de position ne sont bien souvent que l’écho direct de ce que les journalistes, éditorialistes et animateurs de libre tribune répètent quotidiennement : la politique haïtienne est minée par des relations opaques entre dirigeants, entrepreneurs, élus et gangs armés.
Alors pourquoi ce qui est toléré — voire applaudi — lorsqu’il est prononcé par un journaliste haïtien devient-il soudainement « ingérence », « complot » ou « provocation » lorsqu’un diplomate étranger le formule à son tour ?
1- La violence verbale est monnaie courante à Port-au-Prince, pas à Washington ou Ottawa
L’accusation de collusion avec les gangs est devenue en Haïti une rhétorique standard, un réflexe pavlovien du débat politique.
Elle ne nécessite ni enquête judiciaire, ni preuves documentaires : le soupçon suffit.
Le mot « gang » est devenu un outil de :
- disqualification politique rapide
- destruction de réputation
- verrouillage du débat contradictoire
- fabrication d’ennemis publics
- de combat
Cette logique s’est imposée dans les studios de radio, les talk-shows Facebook, les lives YouTube, avant de contaminer les lives Tiktok et maintenant l’arène diplomatique. Les chancelleries n’ont rien inventé ; elles parlent la langue dominante d’Haïti, une langue de soupçon et de discrédit.
2- Quand la parole diplomatique reproduit l’écho des médias locaux
Malheureusement, la majorité des médiocres à micros ne comprennent pas que les ambassades américaines et canadiennes s’appuient principalement sur trois sources pour analyser la situation haïtienne :
- rapports d’agences internationales
- services de renseignement diplomatique
- presse et opinion haïtienne elle-même
En commentant la crise, elles ne font souvent que reprendre un discours déjà installé par les intellectuels, journalistes et militants haïtiens . Mais ce simple effet de miroir crée un malaise : s’entendre répéter par l’étranger ce que l’on affirme entre soi est une expérience profondément inconfortable.
Il y a là un paradoxe :
Ce qui est légitime comme constat national devient illégitime lorsqu’il est renvoyé depuis l’extérieur.
3- Un réflexe de souveraineté blessée
Si les mots des diplomates choquent davantage que ceux des journalistes locaux, c’est parce qu’ils réveillent une question sensible :
Qui a le droit de nommer nos dérives ?
- Le journaliste haïtien parle en interne → critique familiale.
- Le diplomate parle de l’extérieur → critique perçue comme condamnation.
Lorsque Washington ou Ottawa évoquent la collusion politico-criminelle, ce n’est plus seulement un constat, c’est une possible mise en accusation internationale.
La parole diplomatique pèse, même lorsqu’elle ne fait que répéter.
- Un pays sans arbitre, donc chaque mot devient projectile
L’absence de justice, d’enquêtes crédibles, de transparence institutionnelle laisse le champ libre à la parole et à la montée en puissance d’analphabètes fonctionnels à micros :
La rumeur remplace la preuve.
L’accusation remplace la procédure.
Dans cet environnement, chaque prise de position — surtout étrangère — devient un acte politique.
Trois types d’observations évidentes traduisent cette émotion conjoncturelle haïtienne :
- Quand le journaliste haïtien est la source de l’accusation : liberté d’analyse et dénonciation sociale constituent la perception locale .
- Quand une libre tribune est la source de l’accusation : spectacle verbal et normalisation du soupçon deviennent contenu de la perception locale .
- Quand le diplomate etranger est la source de l’accusation :ingérence, humiliation et menace sur la souveraineté prennent corps comme perception locale .
Alors, l’on peut aisément déduire que le fond du discours ne change pas, seul le locuteur change — et cela suffit à déclencher la riposte.
Sans doute, les attaques verbales contre les diplomates nord-américains révèlent un mécanisme profond :
Haïti accepte d’entendre sa vérité tant qu’elle reste domestique.
Mais lorsque cette même vérité lui revient de l’extérieur, elle devient insupportable, presque subversive.
Non parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle fait honte.
En d’autres termes :
Ce ne sont pas les mots des diplomates qui dérangent, mais le miroir qu’ils tendent aux mots des Haïtiens eux-mêmes.
Et, si les haïtiens choisissent plutôt de prendre conscience, de cesser de mentir et de s’accuser les uns les autres, d’arrêter de salir l’image d’Haïti, l’étranger ne projetterait-il-pas un miroir plus positif de notre société?
— Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne _ Spécialiste des questions politiques haïtiennes
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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