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Thanksgiving aux États-Unis : entre célébration nationale et mémoire contestée

Par Dr Harrisson Ernest
27 novembre 2025

Chaque quatrième jeudi de novembre, Thanksgiving rythme le calendrier des familles américaines — dinde, tartes, réunifications, soldes du Black Friday, football. Pourtant, ce rituel ancré dans l’imaginaire collectif repose sur un récit historique qui, depuis plusieurs décennies, est de plus en plus interrogé. Voici un panorama factuel, nuancé et documentaire de l’histoire — et des contradictions — de cette fête devenue un symbole national.

Les origines : le repas de 1621 et ce qu’on sait — ce qu’on ne sait pas

Le contexte

Les colons anglais arrivés à bord du Mayflower en 1620 s’installent à ce qui deviendra la colonie de Plymouth Colony (Massachusetts). Après un hiver difficile : famine, maladie, mortalité élevée — environ la moitié des 101 passagers initialement débarqués — survivent jusqu’au printemps 1621. (Encyclopedia Britannica+2HISTORY+2)
Les autochtones de la région — principalement les membres de la nation Wampanoag —, eux-mêmes fragilisés par des épidémies récentes ayant décimé une grande partie de la population côtière, concluent un traité de paix avec les colons sous la direction de leur chef Massasoit. Cette alliance permet aux colons d’apprendre des techniques agricoles et de chasse, vitales pour leur survie. (Encyclopedia Britannica+2PBS+2)

L’automne 1621 : un festin… pas un holiday

À l’automne 1621, les colons célèbrent une récolte réussie. Selon un témoin, le colon Edward Winslow, « our harvest being gotten in … our governor sent four men on fowling … that so we might after a special manner rejoice together » — c’est la base du repas souvent présenté comme le « premier Thanksgiving ». (HISTORY+2PolitiFact+2)
À ce repas furent invités le chef Massasoit et environ 90 Wampanoag. Ils partagèrent gibier, venaison (deer) — en plus des oiseaux sauvages — et produits de la pêche. Selon les chroniques, le repas dura trois jours. (Encyclopedia Britannica+1)
Mais — et c’est un point important — :

l’événement n’était pas appelé « Thanksgiving » à l’époque. (National Archives Museum+1)

il s’agissait d’un repas ponctuel de célébration de récolte et de survie, pas d’une fête nationale ou annuelle. (Encyclopedia Britannica+2PolitiFact+2)

le menu n’avait probablement rien à voir avec la dinde rôtie, la purée de patates, la sauce aux canneberges ou la tarte à la citrouille — ces éléments sont des constructions ultérieures. (PolitiFact+2HISTORY+2)

Un mythe plus tardif qu’on croit

La célébration de 1621 — réelle — n’a pas donné lieu immédiatement à une tradition pérenne. Plusieurs colonies anglaises — puis américaines — organisaient occasionnellement des jours de « thanksgiving », souvent liés à des récoltes, des victoires militaires ou des épreuves surmontées, mais ces célébrations restaient ponctuelles et dispersées. (HISTORY+2Wikipedia+2)
Le « lien direct » entre le festin de 1621 et la fête moderne est largement critiqué comme étant une construction tardive. (PolitiFact+2PBS+2)

De la mémoire locale à la fête nationale

1789 et le premier Thanksgiving national (mais provisoire)

Le premier président des États-Unis, George Washington, décrète un jour de « public thanksgiving and prayer » le 26 novembre 1789. Mais ce n’est pas encore un jour férié récurrent — simplement une proclamation présidentielle parmi d’autres. (Wikipedia+1)

XIXᵉ siècle : la campagne de Sarah Josepha Hale

C’est en grande partie grâce à l’activisme de l’éditrice Sarah Josepha Hale — en tant que rédactrice en chef du magazine populaire Godey’s Lady’s Book — que Thanksgiving prend progressivement l’allure d’une fête unifiée. À travers des articles, des récits, des recettes et des appels répétés aux élus, elle milite pour un « festival national de Thanksgiving ». (The New Yorker+2GW Today+2)

1863 : Thanksgiving officiellement national —
dans un contexte de guerre

En pleine guerre civile, le président Abraham Lincoln proclame, le 3 octobre 1863, le dernier jeudi de novembre comme jour national d’« Action de grâce et louange ». Ce choix politisé cherche à promouvoir l’unité nationale. (HISTORY+2The New Yorker+2)

XXᵉ siècle — diffusion culturelle et tradition moderne

Au fil des décennies, Thanksgiving se popularise. Le menu se stabilise (dinde, tartes, plats de légumes…), les traditions familiales se construisent, et la fête devient un pilier de l’identité américaine — un moment de gratitude, de réunion, mais aussi de consommation (ventes, voyages, football, médias). [HISTORY+2HISTORY+2]

Le récit contesté — violences, mémoire autochtone, réévaluation

Un festin — mais un lendemain violent

Le « festin de 1621 », souvent idéalisé, ne doit pas masquer ce qui a suivi : colonisation, spoliation, maladies, conflits. Pour beaucoup d’historiens et de représentants autochtones, Thanksgiving est le signal d’un traumatisme historique. (PBS+2DailyArt Magazine+2)
Parmi ces épisodes tragiques, la King Philip’s War (1675–1676) — guerre entre colons et Autochtones, menée notamment contre les Wampanoag — est souvent évoquée comme le symbole de la rupture définitive de toute coexistence pacifique. (Encyclopedia Britannica+1)

Un mythe revisité — déconstruction historique

Les recherches récentes montrent que l’image stéréotypée — colons blancs, Amérindiens pacifiques, festin joyeux — repose sur des récits partiels, des représentations idéalisées (peintures, gravures, etc.) et omet ignoré des pans entiers d’histoire : épidémies, pertes démographiques, traités brisés, violences, dépossession territoriale. (PBS+2The New Yorker+2)
Comme le résume le professeur David J. Silverman, l’histoire traditionnelle de Thanksgiving « déforme les faits » et « ignore ce que les peuples autochtones ont enduré ». (GW Today+1)

Pour certains autochtones, Thanksgiving est un jour de deuil

Depuis 1970, des membres de communautés autochtones — notamment des Wampanoag — organisent un National Day of Mourning à Plymouth pour commémorer leurs ancêtres, dénoncer la glorification d’un récit colonial et réclamer justice historique. (HISTORY+1)
Selon une militante :

“For many, Thanksgiving is the gooey overlay of sweetness over genocide.” (The Guardian+1)

Leur message : la fête telle qu’on la raconte occulte des siècles de violences, de spoliations et de souffrances.

Pourquoi ce mythe a-t-il perduré — et à qui profite-t-il ?

Un récit rassurant et unificateur
L’histoire d’un « banquet fondateur » — union entre colons et autochtones — offre une origine simple, positive, convenant à une nation nouvellement formée. Elle rassure, donne un sentiment d’appartenance, et participe à la construction d’une identité nationale fondée sur des valeurs d’unité, de gratitude, de paix.
La transformation du festin de 1621 en fête nationale unifiée, avec l’implication de personnages influents comme Sarah Josepha Hale, montre que Thanksgiving n’est pas qu’un héritage populaire — c’est aussi un projet culturel et politique.

Un outil de légitimation historique

En valorisant un mythe d’origine, on édulcore la colonisation, on minimise les violences, on gomme la culpabilité collective. Le récit devient partie d’un consensus social — l’histoire racontée aux enfants, dans les écoles, dans les médias, dans la culture populaire.

La commodification d’une fête

Thanksgiving n’est pas seulement un héritage culturel : c’est aussi un moment économique — voyages, consommation, tourisme, médias. Le mythe rassurant sert parfois des intérêts matériels — ceux de la stabilité sociale, de la prospérité, du consumérisme.

Un défi de mémoire : réconcilier célébration, vérité et justice

À l’heure actuelle, Thanksgiving se trouve au carrefour de trois exigences parfois contradictoires :

la célébration : réunion familiale, gratitude, traditions, identité ;

la vérité historique : reconnaître que le festin originel s’inscrit dans un contexte d’alliances fragiles, d’épidémies, de colonisation ;

la justice mémorielle : entendre les voix autochtones, commémorer les souffrances, repenser ce que signifie « rendre grâce » dans un pays construit sur des expropriations et des violences.

Pour beaucoup, cela implique de ne plus considérer Thanksgiving comme un simple conte pour enfants, mais comme une fête capable de porter une mémoire plurielle — mélange de reconnaissance, de remise en question, de respect.

Définitivement,Thanksgiving — fête sucrée, chaleureuse, confortable — reste l’un des piliers de l’identité américaine. Mais derrière la dinde, la tarte à la citrouille, la réunion familiale, se cache un passé complexe, douloureux, souvent occulté.

Reconnaître l’histoire — dans sa vérité, dans sa pluralité, dans ses cicatrices — ne diminue pas forcément la valeur des moments partagés. Au contraire : cela peut donner à Thanksgiving une dimension plus profonde, plus juste, plus humaine.

En redonnant leur place aux peuples autochtones, en acceptant l’histoire dans sa réalité, Thanksgiving pourrait devenir non seulement une fête — mais un acte de mémoire et de réconciliation.

— Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne _ Spécialiste des questions politiques haïtiennes
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
harrisson2ernest@gmail.com +1 781 885 4918 / +509 3401 6837

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