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Viv Ansanm, miroir d’une République défaite

I. La faillite morale de la République

Haïti n’est plus un État, mais une fiction administrative. Ses institutions, vidées de substance, ne produisent plus ni justice, ni sécurité, ni sens collectif. Ce qu’on appelle “République” n’est qu’une scénographie postcoloniale où la souveraineté est mimée, la légitimité louée, et la conscience nationale anesthésiée. Dans cet effondrement, la criminalisation de la révolte devient un instrument d’ordre symbolique : l’État protège le crime légal, pendant qu’il persécute la lucidité populaire.

Ainsi, dans un État où le crime est au pouvoir, la probité devient la déviance suprême. Là où la loi protège les privilèges, la désobéissance devient une vertu. La déviance, loin d’être pathologique, redevient le dernier territoire de la vérité.

II. La déviance comme libération épistémique

La “déviance consciente” est le point d’intersection entre philosophie morale, sociologie critique et praxis politique. Elle correspond à ce moment où l’individu, lucide face à la corruption systémique, choisit la désobéissance non comme violence, mais comme acte de souveraineté spirituelle.

Nous avons aboli les chaînes, mais non la servitude. Haïti vit encore sous un “savoir colonisé” : la connaissance y est importée, les cadres de pensée imposés, les savoirs locaux disqualifiés.

Le peuple n’a jamais été autorisé à produire son propre sens du vrai. Ce n’est donc pas l’État qu’il faut d’abord réformer, mais le rapport entre la pensée et le réel.

Penser, c’est l’acte suprême de désesclavage. L’épistémologie devient politique : c’est la reconquête du droit de nommer le réel.

Autrement dit : La souveraineté de la pensée est la condition de toute autre souveraineté.

Le peuple haïtien n’est pas un corps politique, mais une conscience blessée. Reconstruire la Nation, c’est réhabiliter l’être collectif, non par la propagande, mais par la reconnexion du sens, de la mémoire et du courage.

Dans ce contexte, penser librement est déjà un acte révolutionnaire. Le déviant conscient — qu’il soit philosophe, ouvrier, ou insurgé — se situe dans cette zone où la pensée reconquiert son autonomie. Il refuse le savoir imposé, le langage des dominants, la morale des vainqueurs. Il rétablit la vérité non comme concept, mais comme acte d’existence.

III. Viv Ansanm : symptôme et matrice

Le mouvement Viv Ansanm, souvent réduit à un phénomène criminel, représente en réalité le symptôme d’un État qui n’a jamais EXISTÉ comme corps moral, et la matrice d’une refondation possible.

La violence populaire est l’expression d’une société sans droit. Quand l’État ne protège plus, la révolte devient langage. Viv Ansanm, loin d’être un simple phénomène criminel, est le miroir tragique d’un État absent et le cri d’un peuple dépossédé.

Dans un système illégitime, le criminel de l’ordre injuste devient le héros de la vérité.

Il faut comprendre cette dialectique :

  1. Symptôme, parce qu’il exprime l’effondrement des institutions ;
  2. Matrice, parce qu’il incarne la tentative brute, non instruite, d’un peuple pour réinventer la justice hors des structures capturées.

Quand l’État privatise la sécurité, vend la justice et abandonne le bien commun, les périphéries produisent leur propre ordre.

Viv Ansanm n’est pas l’ennemi de la République : il en est le miroir moral. Le reflet d’une souveraineté confisquée, d’une conscience trahie, d’une humanité refusée.

IV. L’inversion morale du pouvoir

L’État des AFFRANCHIS est devenu un cartel de respectabilité : les corrompus sont décorés, les justes persécutés, les violents subventionnés, et les lucides diabolisés. C’est la logique décrite par Nietzsche : l’esclave moral qui juge le maître libre.

Viv Ansanm, dans sa dimension la plus brute, reproduit le même mécanisme que l’oligarchie : captation, contrôle, violence symbolique. Mais dans sa dimension consciente, il le renverse : il dit à la société son propre mensonge. C’est pourquoi, tant que l’État ne restaurera pas la légitimité morale du pouvoir, la violence populaire sera la seule expression de vérité politique.

Il faut distinguer la violence structurelle (celle du système) et la violence réactionnelle (celle du peuple).

Autrement dit : créer une éthique de la désobéissance lucide, qui transforme la déviance en méthode, et la colère en conscience.

Le problème haïtien n’est pas un déficit d’intelligence, mais l’absence d’espace pour l’intelligence. C’est pourquoi nous devons instituer une autorité civique non-étatique, issue de la conscience nationale et enracinée dans la morale collective.

V. La dialectique de la violence et du sens

La violence populaire n’est pas née d’un choix, mais d’un vide. Quand le droit disparaît, la colère devient langage. Quand la justice se tait, la rue parle.

Viv Ansanm, dans sa matérialité, incarne ce moment où le cri remplace le discours. C’est la révolte des invisibles contre la confiscation symbolique du réel.

L’État parle “légalement”, le peuple répond “illégalement” mais les deux expriment le même désordre moral : l’absence de vérité commune.

Cette violence est tragique, mais non absurde. Elle révèle, comme l’a montré Frantz Fanon, que l’ordre colonial n’est jamais aboli sans désobéissance radicale.

VI. Vers une éthique de la désobéissance lucide

L’enjeu n’est pas d’excuser la déviance, mais de la transmuter. De la réaction à la reconstruction.Du chaos à la clarté. De la colère à la conscience.

C’est ici qu’intervient la notion de “désobéissance lucide” : une posture où la révolte devient méthode, où la liberté devient discipline.

L’unité n’est pas une émotion, c’est une méthode. C’est pourquoi, de cette ruine, peut naître une aube : celle d’une démocratie organique, enracinée dans la culture, dans les pratiques communautaires et dans la parole partagée. L’Haïti du sens, non des simulacres.

Elle repose sur trois principes :

  1. Autonomie intellectuelle : la liberté de penser sans permission.
  2. Cohésion morale : la responsabilité comme socle de la liberté.
  3. Création collective : la Nation comme œuvre commune.

Penser librement, c’est agir moralement hors du système immoral. C’est refuser l’ordre illégitime sans sombrer dans le désordre.

Ainsi, le citoyen déviant conscient devient le socle du nouvel humanisme haïtien : il ne cherche pas le pouvoir, mais la légitimité morale du pouvoir. Il ne cherche pas la vengeance, mais la justice. Il ne cherche pas à fuir, mais à refonder.

Hairi renaîtra, non de la loi, mais du sens. Non de l’ordre, mais de la vérité. Non de la peur, mais de la conscience.

VII. La reconstruction par la conscience

Nous devons réhabiliter la souveraineté de la pensée comme fondement de toute souveraineté politique. La libération d’Haïti est d’abord intellectuelle, ensuite politique, et enfin existentielle. Tant que l’intelligence haïtienne restera exilée, la République restera esclave.

Penser, c’est se libérer de l’imitation coloniale, de la peur, et du mimétisme institutionnel. Quand chaque Haïtien commencera à penser, la dernière chaîne tombera.

La pauvreté haïtienne n’est pas une absence de ressources, mais une absence de direction morale. Le dernier combat de 1804 sera donc celui de la conscience.

Viv Ansanm, dans cette lecture, n’est pas la fin du pays mais le commencement d’une refondation par le réel.

La vérité doit précéder la loi, la conscience fonder la légitimité, et la liberté devenir une méthode.

Haïti n’a pas besoin de nouveaux maîtres, mais de nouvelles consciences. La Nation n’a pas besoin de chefs, mais de passeurs de vérité.

Conclusion : De la déviance à la verticalité

Le drame haïtien n’est pas la violence : c’est l’absence de sens. La crise n’est pas politique : elle est épistémique. Le peuple n’est pas irrationnel : il est orphelin de langage.

Viv Ansanm n’est pas le contraire de l’État : il en est le miroir. Regarder dans ce miroir sans peur, c’est commencer à guérir.

Car la libération d’Haïti ne viendra pas des institutions obéissantes, mais des consciences déviantes, non de la conformité, mais de la création, non des hommes dociles, mais des hommes lucides.

Kervens Louissaint

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