Par Dr Harrisson Ernest — 26 octobre 2025
Depuis plusieurs décennies, Haïti traverse des crises sociales et politiques profondes. L’instabilité chronique, la violence généralisée et l’effondrement des institutions fragilisent la société et limitent l’action de nombreux acteurs. Dans ce contexte, les médias haïtiens sont confrontés à un dilemme : menacés, précarisés et parfois instrumentalisés, ils restent pourtant l’un des rares vecteurs capables de transformation sociale et politique.
Les obstacles à un journalisme libre et efficace
La presse haïtienne évolue dans un environnement extrêmement hostile. L’insécurité est quotidienne : journalistes et médias sont souvent la cible de groupes armés ou de gangs, limitant l’accès à l’information et compromettant la couverture de zones sensibles. Certaines portions de Port-au-Prince et d’autres villes sont inaccessibles à la presse, et la menace d’agression ou d’enlèvement pèse constamment sur les reporters.
Parallèlement, la précarité économique fragilise l’indépendance des médias. La publicité se raréfie, les revenus diminuent et la qualité de l’information s’en ressent. L’absence d’institutions solides pour protéger la presse ou encadrer sa pratique professionnelle renforce cette vulnérabilité.
Le paysage médiatique haïtien souffre également de fragmentation et de désinformation. Médias traditionnels, radios communautaires, plateformes en ligne et réseaux sociaux coexistent dans un environnement où les rumeurs circulent facilement, souvent exacerbées par des acteurs politiques partisans. Enfin, le déficit de légitimité sociale et de confiance du public limite l’impact des médias, en particulier dans les zones marginalisées.
Un potentiel transformateur réel
Malgré ces contraintes, les médias haïtiens conservent un potentiel unique pour éclairer et mobiliser la société. Un journalisme de qualité peut informer sur les causes structurelles de la crise — corruption, impunité, violences — et agir comme contre-pouvoir, en rendant visibles les dysfonctionnements et en responsabilisant les acteurs politiques et économiques.
Les médias peuvent également jouer un rôle de médiation. En relayant les voix marginalisées, en structurant le débat public et en facilitant le dialogue entre citoyens, société civile et autorités, ils contribuent à renforcer la démocratie et à rapprocher la population des institutions.
L’information fiable favorise en outre un contrôle social positif. Elle réduit les rumeurs, oriente la mobilisation citoyenne vers des formes de participation constructive et participe à reconstruire la confiance dans un pays où la défiance est devenue la norme.
Vers un journalisme de conscience et d’engagement
Le savoir-faire technique seul ne suffit pas. La presse haïtienne doit s’inspirer de la maxime « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Cela implique un journalisme éthique, engagé et conscient de son rôle social, capable de défendre la vérité malgré la censure et les menaces.
Pour atteindre ce niveau, plusieurs actions concrètes peuvent être envisagées :
Renforcement des capacités et protection des journalistes
Des programmes de formation en investigation, en éthique et en gestion de crise doivent être promus. Les mécanismes de protection doivent garantir la sécurité des reporters et la libre circulation de l’information.
Soutien à la viabilité et à l’indépendance des médias
Des modèles économiques transparents et durables, fondés sur des partenariats locaux et internationaux, des financements participatifs ou des fondations, peuvent renforcer l’autonomie des médias. Un cadre juridique adapté est également nécessaire.
Promotion d’une culture médiatique inclusive
Le journalisme doit être rigoureux, vérifié et accessible. L’utilisation des langues nationales, la couverture des zones marginalisées et l’inclusion des populations vulnérables sont essentielles pour renforcer la participation démocratique.
Intégration des médias dans les processus de résolution de crise
La presse peut devenir acteur du changement : relayer les initiatives de la société civile, faciliter la concertation et suivre les engagements politiques.
Transparence et reddition de comptes
Les médias doivent couvrir systématiquement la gouvernance, la corruption et les violences, tout en offrant des plateformes d’engagement citoyen via radios communautaires et réseaux sociaux.
Collaboration avec la presse internationale
Une couverture internationale juste et contextualisée peut mobiliser la solidarité sans compromettre la souveraineté nationale. Elle peut amplifier la voix d’Haïti et attirer une aide adaptée.
S’il faut admettre que le redressement d’Haïti reste un défi colossal, il est toutefois impératif de reconnaître que les médias et journalistes sont des alliés essentiels dans la lutte pour la justice, la transparence et la paix. Leur courage et leur engagement pour la vérité peuvent mobiliser le changement, de la base jusqu’à la diaspora.
Pour que la presse cesse d’être un simple observateur et devienne un véritable acteur de transformation sociale et politique, un engagement collectif est nécessaire : des médias eux-mêmes, des autorités publiques, des institutions de soutien et de la société civile.
Le temps est venu pour une presse haïtienne forte, lucide et au service de la nation — une presse qui passe du courage à la conscience.
Dr Harrisson Ernest
Médecin / Psychiatre / Communicateur social / Journaliste / Juriste
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📧 harrisson2ernest@gmail.com
Bibliographie (sélective)
Reporters sans frontières (RSF). Classement mondial de la liberté de la presse 2024.
Public Media Alliance. Code de conduite pour les médias en contexte de crise en Haïti, 2022.
UNESCO. Safety of Journalists and Media Development in Haiti, 2023.







