Par Dr Harrisson Ernest – 30 Janvier 2026
Il fut un temps où Radio IBO représentait une exception.
Une radio à part. Une radio “classique”, presque aristocratique dans sa manière de faire, sans arrogance mais avec exigence. Une radio qui ne ressemblait à aucune autre. Une radio qui imposait le respect — non par le bruit, mais par le niveau.
Créée en Haïti le 1er avril 1997, sous la présidence de René Préval, par une équipe dynamique comprenant Hérold Jean-François, Marie Laurence Jocelyn Lassègue et d’autres professionnels, Radio IBO s’était installée à Canapé-Vert, avant que le séisme ne vienne détruire ses locaux, la forçant à se relocaliser à Delmas 49. Mais ce n’est pas seulement un bâtiment qui s’est effondré ce jour-là. Ce qui allait se fissurer, lentement, au fil des années, c’était aussi une certaine idée de la radio : l’équilibre, l’éthique et la dignité du micro.
Une radio “borderline”, mais noble
La 98.5 fm n’était ni une radio de droite, ni une radio de gauche, en dépit des profonds rapports avec le pouvoir lavalas (de Jean-Bertrand Aristide à René Préval, notamment). Elle était “borderline” au sens noble : à la frontière entre le populaire et le classique, entre la proximité et la rigueur, entre la langue du peuple et l’élégance des mots. On y parlait créole, oui — mais quand on y parlait français, c’était un français de haute tenue. Un français rare sur les ondes haïtiennes, un français travaillé, assumé, parfois impressionnant.
Surtout, les journalistes respectaient le public. Ils respectaient les invités. Ils respectaient les personnes absentes. Ils respectaient le pays, même lorsqu’ils le critiquaient. Radio IBO fut longtemps une école.
Et des noms ont marqué cette époque :
Rommel Pierre. Pierre Jean-Paul, Roosevelt Jean-François, et tant d’autres… Sans oublier Marie Raphaëlle Pierre, encore présente dans la cuisine, témoin vivant de cette période où IBO n’était pas un simple média, mais une référence. D’ailleurs, à date, elle reste la directrice de la salle des nouvelles, même quand elle a oublié son passage à la Faculté des Sciences Humaines en commettant la grave faute de s’asseoir à côté de Rudy Thomas Fatras (RTF) comme #2 d’une émission matinale, à caractères socio-politiques.
Quand le micro cesse d’élever et commence à détruire
Puis quelque chose s’est produit.
Pas brutalement. Pas en une seule émission. Mais progressivement.
Au cours des sept dernières années, et particulièrement en fin de mandat du président Jovenel Moïse, et surtout après son assassinat, Radio IBO a glissé vers une zone trouble : celle où l’opinion cesse d’être un exercice d’analyse pour devenir un spectacle de démolition.
Un virage s’est imposé : le micro n’a plus servi à informer ou éclairer, mais à salir, diviser, humilier, inventer. On a vu se banaliser :
- la rumeur déguisée en vérité,
- l’insulte déguisée en analyse,
- la calomnie déguisée en “liberté d’expression”,
- l’attaque personnelle, la diffamation, le harcèlement psychologique comme stratégies de popularité.
C’est dans ce contexte qu’un nom s’est imposé : Rudy Thomas Fatras (RTF).
Rudy Thomas Fatras : le triomphe de la médiocrité agressive
Rudy Thomas Fatras, selon ce que beaucoup constatent aujourd’hui, n’est pas seulement un animateur controversé. Il est devenu un symbole d’une toxicité extrêmement rare : celui d’une parole médiatique sans frein, sans profondeur et sans culture politique. Un homme venu de nulle part, soit disant journaliste sportif, sans formation sociale et politique solide, totalement étranger aux grandes périodes d’engagement et de batailles politiques en Haïti, mais propulsé par Hérold Jean-François et Marie Raphaëlle Pierre dans l’espace public comme directeur d’opinion.
Et que fait-il de ce pouvoir ?
Il attaque la dignité des gens.
Il ment sur des personnes.
Il invente des histoires.
Il diffuse des insinuations.
Il pratique la violence verbale comme une méthode.
Il transforme la radio en ring, en marché public, et se croit tout-puissant.
La popularité devient alors une monnaie : plus on choque, plus on humilie, plus on existe. Et c’est ainsi qu’une partie du public, épuisée, en colère, frustrée par la situation du pays, finit par consommer ce poison comme un simple divertissement, comme à Canal musical de Marc Anderson Brégart.
Mais, en réalité, l’essentiel n’est pas Rudy Thomas Fatras lui-même.
Le cœur du problème est ailleurs.
La vraie question : qui a rendu cela possible ?
Car Rudy Thomas Fatras n’est pas tombé du ciel.
Il a été placé. Soutenu. Exposé. Normalisé.
Et c’est ici que la question devient lourde, presque historique :
Herold Jean-François et Marie Raphaëlle Pierre savaient-ils réellement qui était Rudy Thomas Fatras ?
Savaient-ils ce qu’il représentait ?
Savaient-ils le danger qu’il portait pour la parole publique ?
Ou bien ont-ils fermé les yeux ?
Ont-ils choisi le silence, de façon interessée, aux bénéfices du crime ?
Ont-ils fait semblant de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas comprendre ?
Dans un pays comme Haïti, le micro n’est pas un jouet.
C’est une arme. Une arme qui peut soigner, mais aussi tuer symboliquement.
Une arme qui peut rassembler, mais aussi déclencher des lynchages médiatiques.
Une arme qui peut éduquer, mais aussi fabriquer des foules manipulées.
Et lorsqu’une radio “classique” comme IBO légitime une parole de caniveau, ce n’est plus seulement un problème de contenu. C’est un problème de responsabilité morale.
L’humiliation de Marie Raphaëlle Pierre : la chute finale
Le scandale récent autour de Marie Raphaëlle Pierre — humiliée, diffamée, tournée en dérision, entraînée dans une spirale où l’on accepte l’inacceptable — n’est pas un simple incident. Il ressemble à une conclusion logique : lorsque la médiocrité prend le pouvoir, elle finit toujours par détruire même ceux et celles qui l’ont nourrie.
Rudy Thomas Fatras aurait, selon les récits, “donné la monnaie” à Marie Raphaëlle Pierre : un geste symbolique d’un mépris total, d’une domination arrogante, d’une humiliation rendue publique.
Et que s’est-il passé ensuite ?
L’émission s’effondre.
Le cadre radio se brise.
Rudy Thomas Fatras récupère la formule et l’emporte ailleurs : sur les réseaux sociaux.
Même discours. Même violence. Même posture.
Il se croit roi.
Il se présente comme tout-puissant, l’Alpha et l’Oméga.
Il distribue insultes et sentences comme si le pays lui appartenait.
Il combat, soit disant, un groupe de gangs (VIV ANSANM) et crée le sien (DU SANG NEUF).
Ce que Radio IBO a “accouché” : un modèle pour Haïti ?
C’est ici que le texte devient politique.
Parce que ce phénomène n’est pas seulement médiatique : il est social. Il est culturel. Il est moral. Il raconte l’Haïti d’aujourd’hui : un pays où l’on fabrique des leaders sans école, des influenceurs sans culture, des tribunaux sans justice, des vedettes sans conscience.
Et la question, brutale, se pose :
Est-ce ce modèle-là que Hérold Jean-François et Marie Raphaëlle Pierre voulaient pour Haïti ?
Est-ce cette parole-là que Radio IBO voulait installer dans la société ?
Est-ce ce type de “voyou médiatique et de déchet toxique” que l’on préparait, consciemment ou non, à l’époque de “Peyi Lòk”, des manipulations, des fantômes politiques, des radicalités irresponsables qui ont contribué à conduire le pays là où il est ?
Car il faut oser le dire : Haïti ne s’est pas effondrée uniquement à cause des gangs VIV ANSANM.
Haïti s’est aussi effondrée parce que des institutions, y compris des médias, ont laissé mourir l’intelligence publique.
Peut-on dormir tranquille après avoir lâché un tel poison dans la société ?
Je le dis avec nuance : beaucoup continuent de respecter Herold Jean-François et Marie Raphaëlle Pierre.
Moi aussi.
Mais le respect n’efface pas la question.
Peut-on se dire innocent lorsque l’on a contribué à mettre un tel personnage au centre ?
Peut-on prétendre ne pas voir, lorsque l’on connaît la force destructrice d’un micro ?
Peut-on rester silencieux, lorsque la société est empoisonnée par une parole fabriquée et amplifiée par votre propre maison ?
Le vrai drame de Radio IBO, ce n’est pas qu’elle ait perdu un studio à Canapé-Vert.
Le vrai drame, c’est qu’elle ait perdu sa mission : élever le débat, former l’opinion, et surtout défendre la dignité.
Aujourd’hui, derrière l’image respectable d’une radio historique, il reste une tâche : celle d’avoir, volontairement ou par faiblesse, accouché d’un monstre médiatique, RTF (Rudy Thomas Fatras) .
Et ce monstre, désormais, n’appartient plus à IBO.
Il appartient à la rue numérique.
Mais son acte de naissance, lui, porte une signature.
Et, quand finalement, Hérold Jean-François prendra conscience qu’il est enfin temps d’arrêter de trainer ses arrières dans les couloirs numériques de Rudy Thomas Fatras, pendant que Marie Raphaëlle Pierre, au moins, fait l’effort de s’abstenir pour la morale de l’histoire?
Dr Harrisson Ernest
Ancien Directeur général de la Radio Télévision Nationale d’Haïti (RTNH)
Analyste des questions de gouvernance, de médias publics, de politiques institutionnelles – Analyste politique et commentateur sur les questions de sécurité et d’identité de la diaspora haïtienne – Présentateur de l’émission TRIBUNAL DU SOIR – Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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