Par Dr Harrisson Ernest
27 décembre 2025
TAMARAC/
PORT-AU-PRINCE / DIASPORA —
L’affaire impliquant l’animateur Carel Pedre continue de provoquer une onde de choc bien au-delà du fait divers. Mais ce qui frappe, plus encore que l’événement lui-même, c’est la violence des réactions, l’ampleur des jugements expéditifs et parfois des déclarations outrancières, humiliantes ou vengeresses qui ont déferlé sur les réseaux sociaux et dans certains espaces d’opinion.
Une indignation sociale qui déborde — entre douleur réelle et dérive morale
Depuis plusieurs années, la société haïtienne traverse une succession de crises :
insécurité, appauvrissement massif, migrations forcées, institutions fragilisées, exode des cadres, effritement des normes collectives. Dans ce contexte, chaque affaire médiatisée devient un déversoir d’angoisses accumulées.
« Ce n’est pas Carel Pedre qu’une partie du public juge — c’est la vie elle-même, l’injustice qu’elle subit, la misère qui l’écrase », analyse un sociologue de l’Université d’État d’Haïti.
Pour beaucoup, l’affaire a réveillé des ressentiments envers les élites médiatiques ou économiques.
Mais à côté de critiques légitimes, on observe aussi des propos cruels, des humiliations gratuites, des condamnations avant procès, qui interrogent l’état moral du débat public.
« Certaines réactions relèvent moins de la quête de justice que d’un désir de voir quelqu’un tomber, comme si la souffrance collective cherchait un exutoire humain », estime une psychologue haïtienne installée à Montréal.
Témoignages — Entre empathie, fatigue et désillusion
- Jean-Robert, Port-au-Prince, ancien enseignant
« Les gens sont devenus durs, amers. La misère nous a changés. On ne pardonne plus, on ne réfléchit plus. On juge pour survivre. » - Marlène, infirmière dans la diaspora
« Ce qui me choque, ce ne sont pas les faits rapportés — c’est la joie méchante de certains, comme si la chute d’un autre réparait leur propre douleur. » - Junior, étudiant à Cap-Haïtien
« On ne sait plus faire la part des choses : critique légitime d’un personnage public, oui. Mais lynchage moral, non. » Un pays épuisé par l’histoire récente
Depuis les années 1990, Haïti connaît une succession de chocs :
embargo, instabilité politique, érosion économique, catastrophes naturelles, explosion des inégalités, puis la montée des violences.
Des chercheurs haïtiens parlent d’une société en usure lente :
- familles éclatées par la migration,
- élites fragiles et contestées,
- institutions discréditées,
perte du sens du commun.
« La précarité prolongée produit de la colère sociale, mais aussi une forme de froideur morale », explique un historien haïtien.
Quand la critique devient humiliation — la banalisation de l’excès
Dans le flot de commentaires, on trouve :
- des accusations catégoriques avant toute décision judiciaire ( Patricia Latour, à titre d’exemple ),
- des attaques personnelles humiliantes ( en exemple, John Colem Morvan ),
- des prises de parole publiques dépassant les bornes de la décence, parfois applaudies par effet de foule (étonnemment, certains confrères de la presse haïtienneet de la diaspora ).
Certaines déclarations relèvent même d’une jubilation malsaine :
se réjouir de voir « tomber » une personnalité, comme si l’échec d’autrui validait la souffrance du grand nombre.
Cela pose une question grave :
sommes-nous en train de normaliser la dureté, le mépris, l’humiliation comme langage politique et social ?
Rappel essentiel — justice et responsabilité
L’affaire Pedre demeure une procédure judiciaire en cours.
La présomption d’innocence s’impose, de même que le respect dû à toutes les personnes impliquées.
Demander des comptes, débattre, critiquer : oui.
Mais humilier, haïr, condamner sans preuve : non.
Un miroir inquiétant — mais pas un point de non-retour
Pour les spécialistes interrogés, la société haïtienne n’est pas condamnée à la décomposition morale.
Mais elle se trouve à un seuil critique :
- soit elle continue dans la logique du mépris réciproque,
- soit elle revalorise dignité, nuance, justice et responsabilité collective.
« L’affaire Pedre n’est pas seulement un dossier judiciaire : c’est un miroir tendu à notre façon de réagir, d’espérer, ou de désespérer ensemble », conclut un anthropologue de Port-au-Prince.
— Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne _ Spécialiste des questions politiques haïtiennes _
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
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