Par Dr Harrisson Ernest
15 décembre 2025
Dans de nombreuses conversations sur les réseaux sociaux, à la radio, dans les cours, sur les marchés publics, une expression revient comme un mantra pour expliquer le désordre ambiant : « La société est folle mais avance droit devant. »
Derrière cette formule se cache une réalité bien plus profonde qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement d’une réaction émotionnelle, mais d’une analyse rapide, populaire et pourtant dramatiquement précise d’un pays qui avance au bord du précipice, sans boussole morale ni direction collective.
Dès lors, si la société est réellement « folle mais déterminée », où allons-nous ainsi ? Vers quel point de l’histoire ce train est-il en train de nous conduire ?
- Quand le désordre devient la norme, la folie devient collective
Il existe une vérité que beaucoup préfèrent éviter : en Haïti, le désordre n’est plus un accident, il est devenu une forme de régulation informelle, un mode de vie.
– L’insécurité ? « C’est normal, le pays fonctionne ainsi. »
– L’impunité ? « Chacun fait ce qu’il veut. »
– Le mensonge politique ? « Depuis quand cela n’existe-t-il pas ? »
– Le recours à la force ? « Il faut une protection pour survivre. »
Lorsque ces réalités deviennent normales, ce ne sont pas quelques individus qui s’égarent, mais l’ensemble du système social qui se dérègle. L’éthique s’efface. Les règles cessent d’être opérantes. Les limites disparaissent. Ce qui était autrefois jugé « mauvais » devient tolérable, parce que perçu comme efficace, pratique ou stratégique.
À ce stade, la folie n’est plus un épisode : elle devient la nouvelle normalité.
- “Avancer droit devant” : le refus collectif de se regarder en face
L’expression « fou mais déterminé » désigne quelqu’un qui agit de manière irrationnelle tout en étant convaincu d’avoir raison. C’est précisément l’image qu’offre aujourd’hui Haïti : un pays engagé sur une mauvaise trajectoire, mais qui persiste comme s’il n’existait aucune alternative.
Cela se manifeste notamment par :
- des élites qui prêchent la morale au micro tout en négociant avec des gangs en coulisses ;
- des responsables politiques qui parlent de réformes tout en reproduisant les mêmes pratiques ;
- une population épuisée par l’insécurité, mais qui souhaite malgré tout que certains acteurs violents « restent pour maintenir un semblant d’ordre » ;
- des citoyens qui dénoncent la corruption tout en réglant leurs propres affaires sous la table, parce que « tout le monde fait ainsi ».
Chacun sait où mène ce chemin, mais la société continue d’avancer, droit devant, comme un commerçant conscient qu’il perdra la négociation, mais qui tente malgré tout un dernier coup.
- Quand tout le monde a raison, la vérité disparaît
Un autre signe révélateur d’une société en perte de repères : la disparition de la frontière entre vérité et opinion.
– chaque groupe a sa propre lecture politique ;
– chaque secteur sa version de l’histoire ;
– chaque leader sa morale personnelle ;
– chaque gang a sa justification.
Le résultat est un pays incapable de s’accorder sur quoi que ce soit : la sécurité, la souveraineté, l’État de droit, le leadership, l’avenir des enfants, ou même la définition du “normal”.
Une société incapable de s’entendre sur des principes minimaux ne peut rien construire de durable. Elle devient un champ de bataille d’interprétations, où l’émotion remplace la raison, le complot l’analyse, et le cri la solution.
Dans ce contexte, la folie devient le système lui-même.
- Trois trajectoires possibles
Si Haïti continue à avancer « folle mais déterminée », trois scénarios majeurs se dessinent.
Scénario 1 – L’effondrement final de l’État
Si l’impunité et l’insécurité persistent, si les gangs étendent leur contrôle, si les élites et les responsables politiques restent enfermés dans des calculs personnels, le pays s’engage sur la voie de la somalisation:
– quartiers isolés,
– milices locales,
– économies parallèles,
– un État réduit à des déclarations.
Aucun pays ne survit durablement dans un tel modèle.
Scénario 2 – L’explosion sociale
Lorsque la misère, l’injustice et la frustration atteignent un point critique, l’explosion devient inévitable. Elle ne nécessite ni leader ni plan structuré : une simple étincelle peut suffire. L’histoire montre que les sociétés qui entrent dans cette phase mettent longtemps à s’en remettre.
Scénario 3 – Un choc positif
Certaines sociétés atteignent un moment où elles disent : « assez » :
– un véritable mouvement citoyen,
– un changement du rapport de force avec les acteurs qui sabotent le pays,
– un consensus minimal autour de valeurs fondamentales : la vie, la justice, la sécurité, le respect.
Cela exige un choc, une rupture avec les anciennes pratiques et la reconstruction d’une morale collective dépassant les intérêts individuels.
Nous n’y sommes pas encore. Mais c’est la seule issue possible.
- Ce n’est pas Haïti qui est folle, c’est le système
Parler de société « folle mais déterminée » ne signifie pas qu’Haïti est sans espoir. Cela signifie que :
– les institutions se désintègrent,
– le leadership manque de cohérence,
– les repères collectifs disparaissent,
– les mécanismes de contrôle ne fonctionnent plus,
– les citoyens s’adaptent au désordre pour survivre.
Ce sont là des symptômes. La véritable maladie est la perte de direction collective, l’absence d’un projet de société.
- La dernière question
Haïti peut-elle encore revenir sur la bonne voie ?
Oui.
Mais pas avec de simples discours, pas avec des hashtags, pas avec des acteurs qui reproduisent les mêmes logiques depuis trente ans.
Revenir sur la bonne voie exige :
– une reconstruction morale en priorité,
– un nouveau consensus sur le pays que nous voulons,
– la reconquête de l’espace public face à la violence,
– la restauration de la confiance entre citoyens et entre classes sociales,
– la rupture avec le modèle du « bricolage permanent» (machi-machi) qui a détruit les valeurs collectives.
À défaut, Haïti continuera d’avancer droit devant, vers un gouffre chaque jour plus profond.
Dr Harrisson Ernest
Analyste politique et commentateur sur les questions de gouvernance, de sécurité
et d’identité de la diaspora haïtienne
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
📧 harrisson2ernest@gmail.com
📞 +1 781 885 4918 | +509 3401 6837








