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Haïti – Territoires perdus : l’opération « anti-kidnapping » à Bel-Air revendiquée par les bandits armés VIV ANSANM, un événement à banaliser… ou un tournant trouble à interroger ?

Par Dr Harrisson Ernest – 12 decembre 2025

Une opération armée spectaculaire, présentée comme « anti-kidnapping », a secoué Bel-Air le week-end ecoulé. Surprise : ce n’est pas la Police Nationale d’Haïti (PNH) qui en revendique la paternité, mais plutôt le groupe armé déclaré terroriste par les Etats-Unis d’Amerique, « VIV ANSANM « . En Haiti, cette organisation est classée parmi les multiples entités non étatiques contrôlant désormais des portions entières de la capitale, au-dela de celles dites auto-defense..
De nombreux habitants, paralysés entre peur et soulagement, peinent à comprendre qui, de l’État ou des groupes armés, est réellement aux commandes.

Quand des groupes armés jouent au substitut de l’État

Si l’incident choque, il ne surprend pourtant plus vraiment.
En l’absence d’opérations sécuritaires régulières de la PNH dans plusieurs quartiers stratégiques de Port-au-Prince, les groupes armés remplissent un vide :

  • ils contrôlent les points d’entrée,
  • régulent la circulation,
  • arbitrent des conflits,
  • et parfois même prétendent « protéger » la population contre d’autres groupes armés.

L’intervention de VIV ANSANM semble s’inscrire donc dans un paysage où les groupes armés se sont progressivement arrogés des prérogatives régaliennes — justice, défense, sécurité — sous le regard impuissant ou absent de l’État.

Opération sécuritaire ou démonstration de puissance ?

Le message public du groupe, triomphaliste, vise autant à rassurer les résidents de Bel-Air qu’à rappeler à tout le pays qu’il dispose de capacité opérationnelle, de discipline interne et d’un territoire qu’il entend « administrer ».

Trois lectures sont possibles :

  1. Un fait banal dans une logique de territoires perdus

Selon cette lecture, Bel-Air n’est plus sous contrôle de l’État depuis longtemps.
Qu’un groupe décide de « faire la police » n’est qu’une étape logique d’un processus constant d’effritement institutionnel.
Ce serait la normalisation d’une anomalie.

  1. Un tournant suspect révélant des reconfigurations internes entre gangs

Une opération « anti-kidnapping » peut aussi servir à :

  • éliminer un groupe dissident,
  • neutraliser un rival,
  • envoyer un signal stratégique à d’autres fédérations armées,
  • ou repositionner ses alliances dans la dynamique mouvante de la capitale.

L’objectif ne serait donc pas la sécurité des citoyens, mais la consolidation d’une domination locale.

  1. Un message politique voilé adressé à l’État et aux partenaires internationaux

Dans un contexte où les acteurs armés observent les hésitations de la force multinationale, la faiblesse de la PNH et l’absence d’autorité unifiée, VIV ANSANM pourrait chercher à s’imposer comme un interlocuteur incontournable :
le groupe se montre « capable » d’intervenir là où l’État échoue, se rendant ainsi indispensable dans d’éventuelles négociations futures.

Les habitants, eux, oscillent entre gratitude forcée et peur résignée

À Bel-Air comme dans d’autres zones sous contrôle de groupes armés, la population vit un paradoxe cruel :

  • quand la police intervient, elle arrive tard, sous-équipée, ou repart rapidement ;
  • quand les groupes armés interviennent, c’est souvent violent, mais immédiatement tranchant et décisif.

D’où un discours ambivalent :
« Nou fèmen bouch nou, men moun yo lage yon gwoup moun yo te kidnape. Ki sa pou n fè? »

Ce n’est pas de la confiance : c’est de la survie.

L’État, absent ou dépassé ?

La PNH, à date, n’a ni confirmé ni infirmé l’événement. La presse locale garde un silence de cimetière. Le même comportement s’observe du côté des organismes de droits humains, Peut-être qu’il ne s’agit pas d’un massacre, comme à Lasalin.
De toute facon, cette absence de communication alimente des spéculations :

  • l’institution policière n’était-elle vraiment pas au courant ?
  • a-t-elle volontairement laissé faire pour éviter l’affrontement ?
  • ou n’a-t-elle tout simplement plus la capacité d’intervenir à Bel-Air ?

Chaque hypothèse révèle une part de vérité douloureuse :
Haïti gère désormais des zones où l’autorité publique n’existe plus que formellement.

Faut-il banaliser ou s’alarmer ?

  • Banaliser, c’est considérer que ce type d’opération fait partie du quotidien d’un pays fragmenté, où l’État ne contrôle plus son territoire.
  • S’alarmer, c’est reconnaître que chaque intervention de ce type renforce la légitimité parallèle de groupes armés se comportant comme des micro-gouvernements.

Dans les deux cas, le signal est grave. Plus qu’un fait divers, l’événement de Bel-Air met en lumière l’un des enjeux centraux de la crise haïtienne :le monopole de la violence légitime, fondement de tout État, est désormais partagé, contesté ou transféré — quartier après quartier, informellement mais sûement, aux bandits armés.
N’est-ce pas là un nouvel épisode dans la crise sécuritaire en Haiti? Faut-il se taire et faire semblant de ne rien voir, entendre ou comprendre? Seule la vérité sera justice, voie démocratique et véritable panacée aux profondes souffrances de la population haitienne, notamment des plus demunis vivant dans les quartiers populaires.

— Dr Harrisson Ernest,
Analyste politique et commentateur sur la gouvernance, la sécurité et l’identité de la diaspora haïtienne _ Spécialiste des questions politiques haïtiennes _
Médecin, psychiatre, communicateur social et juriste
harrisson2ernest@gmail.com +1 781 885 4918 / +509 3401 6837

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